Piques à la torpeur
Traduction des passages qui m'ont marqué, du livre de Susan Sontag, Regarding the Pain of Others (Penguin, 2003). Dessous en marron, le texte original cité, et une part de l'iconographie mentionnée, en gris.
sont blessés et tués au combat est un paroxysme à répétition dans les histoires de l’Iliade. La guerre est vue comme une chose invétérée, que les hommes font sans se laisser décourager par l’amoncellement de souffrance qu’elle inflige; et représenter la guerre en mots ou en images demande un détachement à toute épreuve. Lorsque Léonard de Vinci donne ses instructions pour la peinture d’une bataille, il insiste sur la nécessité pour les artistes d’avoir le courage et l’imagination de montrer la guerre dans toute son horreur. [...] Léonard suggère que le regard de l’artiste soit, littéralement, impitoyable. L’image doit épouvanter, et dans cette “terribilità” réside une beauté d’un genre difficile. » (pp. 66-67)« C’est parce que, par exemple, la guerre en Bosnie ne s’est pas arrêtée, parce que les dirigeants ont déclaré la situation insoluble, que les gens à l’étranger se sont désintéressés des images terribles. C’est parce qu’une guerre, toute guerre, ne semble pas pouvoir être arrêtée, que les gens deviennent moins sensibles aux horreurs. La compassion est une émotion instable. Elle doit être traduite en action, ou elle s’atrophie. La question est : que faire des émotions suscitées, et de la connaissance transmise? Si l’on estime qu’il n’y a rien que nous puissions faire – mais qui est ce nous? – et rien qu’ils puissent faire non plus – et qui sont ces ils? – alors on commence à se lasser, à devenir cynique, apathique. » (p. 90)
« Partout, dans la discussion sur les images d’atrocité, il est devenu cliché de présumer qu’elles ont peu d’effet, et que leur diffusion relève d’un certain cynisme naturel. Quelle que soit l’importance accordée maintenant aux images de guerre, elle ne dissipe pas la suspicion qui subsiste sur l’intérêt porté à ces images, et sur les intentions de ceux qui les produisent. On trouve cette réaction aux deux extrémités de la balance: chez les cyniques qui n’ont jamais vu la guerre, et chez ceux qui endurent la souffrance de la guerre, las d’être photographiés. » (p. 99)
- (décapitation biblique) Le Caravage, “Judith décapitant Holofernes” (1598), huile sur toile (145 x 195 cm), Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome. Cette large reproduction de la toile provient du site Web Gallery of Art.
- (décapitation biblique) Le Caravage, “Salomé reçoit la tête de Saint-Jean-Baptiste” (1607-10), huile sur toile (91.5 x 106.7 cm). National Gallery, Londres. La reproduction du tableau provient du site de la National Gallery.
- (décapitation biblique) Le Caravage a peint (au moins) trois tableaux de “David avec la tête de Goliath”: 1601 (huile sur toile, 110 × 91 cm, Museo Nacional del Prado, Madrid), 1606 (huile sur bois, 91 × 116 cm, Kunsthistorisches Museum, Vienne), et 1610 (huile sur toile, 125 × 100 cm, Galleria Borghese, Rome). Consulter le site Art and Bible pour quelques détails supplémentaires.
- Hendrik Goltzius, “Le Dragon dévorant les compagnons de Camus” (1588), 253 x 318 mm, d'après un tableau de Cornelis van Haarlem (gardé à la National Gallery de Londres). La reproduction provient du site de R.E. Lewis & Daugther.
- Titien, “L’écorchement de Marsyas” (1575-76), Musée de Kroměříž, République Tchèque.
- Jacques Callot, “Les Misères et les Malheurs de la Guerre” (1633). J'ai retrouvé dix-8 de ces gravures (je ne sais pas combien il y en a précisément) sur fulltable.com: 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12, 13, 14, 15, 16, 17, 18.
- Hans Ulrich Franck, 25 gravures de soldats tuant des paysans (vers la fin de la guerre de trente ans, 1643-1656). J'en ai retrouvé une ici, dans le livre de David Kunzle, From Criminal to Courtier: The Soldier in Netherlandish Art 1550-1672, publié en 2002.
- Goya, “Les Désastres de la Guerre” (séquence numérotée de 83 gravures, réalisées entre 1810 et 1820, et publiées en 1863, trente-six ans après sa mort). J'en ai trouvé 6 sur le site hérésie.com: 1, 2, 3, 4, 5, 6.
- Roger Fenton, le premier photographe de guerre (Crimée, 1855): “The Valley of the Shadow of Death”, trouvée sur le site du Getty Museum de Los Angeles.
- Jeff Wall (1992), “Des soldats morts parlent (Une Vision après une embuscade d'une Patrouille de l'Armée Rouge près de Moqor, Afghanistan, Hiver 1986)”, Diapositive dans une boîte à lumière (229 x 417 cm). Je recommande une visite du site de la Tate Modern sur l'œuvre du photographe.
- Finalement, n'étant pas la police, et au mépris de l'autocensure, signalons que l'intégralité de l'essai de Susan Sontag est repris sur ce blog (Nhu Huy), coupé en deux parties: la première partie, et la seconde.
(texte original)
« It is because, say, the war in Bosnia didn’t stop, because leaders claimed it was an intractable situation, that people abroad may have switched off the terrible images. It is because a war, any war, doesn’t seem as if it can be stopped that people become less responsive to the horrors. Compassion is an unstable emotion. It needs to be translated into action, or it withers. The question is what to do with the feelings that have been aroused, the knowledge that has been communicated. If one feels that there is nothing ‘we’ can do – but who is that ‘we’? – and nothing ‘they’ can do either – and who are ‘they’? – then one starts to get bored, cynical, apathetic. » p. 90
« It has become a cliché of the cosmopolitan discussion of images of atrocity to assume that they have little effect, and that there is something innately cynical about their diffusion.
As important as people now believe images of war to be, this does not dispel the suspicion that lingers about the interest in these images, and the intentions of those who produce them. Such a reaction comes from two extremes of the spectrum: from cynics who have never been near a war, and from the war-weary who are enduring the miseries being photographed. » p. 99






