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jeudi 10 mai 2007 – 08:00

Write your life's events in a journal.


17 avril 2007, New York. La cantine de l'entreprise qui m'emploie. Dessert, un gâteau hasard, un cookie de la chance, un beignet chinois. Trois dimensions, les chiffres, les mots, la langue.

Write your life's events in a journal.
Lucky numbers: 2, 14, 36, 44, 5, 28
Learn chinese: telephone, dian-hua.

Écris les événements de ta vie dans un journal
Écris tes aventures dans un journal
Écris le cours de ta vie dans un journal
Écris tes manifestations de vie dans un journal
Écris tes fêtes dans un journal
Écris tes cas de vie dans un compte rendu
Écris la vie de tes faits dans une revue scientifique
Écris la vie de tes occurrences dans une revue
Écris tes hypothèses de vie dans un journal
Écris les épreuves de ta vie quelque part
Écris quelque chose, tes vies
Écris que tu vis
Écris

Ces déclinaisons, combinaisons, indécisions sont l'oscillation de la vie. Le signal est resté plat depuis presque un an sauf. Jeudi, Janvier 18, 2007 - 20:31. Une image des transports en commun, 49 mots. Le fragment précédent, octobre. Et celui d'avant, août. A priori, la première phrase qui me vient à l'esprit. « Putain, merde, mais qu'est-ce que t'as branlé cette année ». La prostitution, la défécation, la masturbation. Oui, on est dans l'aliénation de mon quotidien embué de travail salarié.

Pourtant. Je consigne de façon obsessionnelle les phrases qui me surviennent, pour ne pas les perdre. Puisque, contrairement à Bernard Noël je n'écris pas en attendant l'écriture, quand elle se pointe, je lui saute au collet. Je récupère mon BlackBerry dans la poche arrière gauche de mon jean, je tape mon mot de passe en hélice, et hop. Hop, j'ai des mails. Fuck. Je les lis. Ou marque qu'ils l'ont été. Que disparaisse le pictogramme, en haut à gauche de l'écran. Ces quelques pixels qui vous indiquent la présence de messages et leur nombre stimule le trou noir des pensées divergentes. C'est la mort du divertissement. Une fois disparus, la procédure standard conduit à verrouiller l'interface en quelques tours de roue. Oh merde. Pas ce que je voulais faire. Là seulement, je parviens à envoyer en note les phrases. Là, dans le dossier Notes, qui en contient 34. La première s'intitule « 0 0 Blog / écriture ». Double zéro, ça assure la pôle position dans mon classement. La seconde contient les Bons plans / mémoire (l'adresse de mon domicile avec les deux rues principales à indiquer aux chauffeurs de taxi, celle d'un terrain de tennis couvert alors que je n'ai pas joué au tennis depuis plus de dix ans, et enfin l'adresse d'un site de stockage de meubles pour le cas ou je ne saurais pas où foutre les mètres cubes de bouquins que je n'ai pas lus). Je note vraiment tout. J'ai tellement déménagé qu'il m'arrive encore, après un an dans cet apparte, de consulter mon adresse à jeun. Alzheimer à 33 ans, sans doute. La troisième note, « 0 0 Écriture », contient les notes de Pise de juillet 2006.

Alors, la première. Elle est pleine de phrases de réaction à mes quelques lectures de livres, d'articles de journaux, d'événements du quotidien, où je peux m'écrire un bon mot manqué sur le vif, comme je prendrais une photographie candide. J'ai notamment écrit une phrase que je pensais utiliser pour débuter un roman d'(auto)fiction: « Je suis manager. Ca n'a pas été facile à accepter. Pour moi, les managers brûlent le Reichstag. » Suivi quelques lignes plus tard, de. « Ce qui déshonore un poète. (Valérie Cadet, à propos du refus de Cendrars à tout ce qui dés..., Le Monde des Livres, 21.12.06) ». Cette note condense mon existence, mes tentatives de survivre au jour, attendant l'échéance d'une plus grande disponibilité aux sueurs du monde, qui s'approche et s'enfuit avec la nuit.

Écrire ce n'est pas tenir un propos, c'est exister dans la langue.

jeudi 18 janvier 2007 – 20:31

Une image des transports en commun


deux jeunes filles gazouillent dans une langue parfois inconnue  les lignes du tissu coloré subliment leur visage  elles se dessinent le noir des yeux au crayon et le contour des lèvres  puis se lèvent pour quitter le wagon  les caresses des voiles de soies noires qui aèrent leurs courbes

mercredi 18 octobre 2006 – 13:33

Intimité


L'homme descendit du bus en conversation avec son téléphone moderne. Habillé comme le présentateur du journal télévisé, une veste de qualité sur une chemise empesée, un pantalon en denim bleu délavé autour des cuisses, pour feindre l'usure, il portait ses mocassins caoutchouc rarement cirés. Son sac à dos de petite randonnée à la journée, qui ne servait qu'en ville, lui donnait un air dynamique. La conversation eût été facile à suivre mais n'attirait pas l'attention. Il dépassa l'abribus pour traverser la rue. Éviter les bus et les taxis.

L'autre, qui le suivait de près sans y penser vraiment, cherchait à illustrer la liberté au modèle des extensions logicielles. Il venait d'ajouter une extension à son programme de navigation sur internet. Une des fonctionnalités permettait d'empêcher de fermer le programme par mégarde, et de perdre un travail ou une recherche. À l'usage, il avait compris le prix de ce filet de sécurité: la nouvelle extension empêchait un des raccourcis auxquels il était habitué. Au lieu d'utiliser la souris pour fermer le programme, il pressait deux touches sur le clavier de l'ordinateur; plus rapide. La répétition de ce petit agacement était comme un robinet qui goutte. C'était là le prix de l'assurance, celui de la sécurité. Il se dit que cette simple question diviserait l'humanité entre ceux qui trouvaient que cela était bon, et ceux qui tueraient pour garder la possibilité d'utiliser le raccourci des deux touches. Il pouvait simplement désactiver cette sécurité, en décochant une case dans le menu des préférences du logiciel. Pourtant, depuis plusieurs jours il y renonçait, car il se souvenait que l'agacement de perdre un travail ou une recherche était plus aigu que celui de la goutte logicielle. Il ignorait s'il avait tort ou raison.

L'homme du bus était bien réveillé. Il marchait. Il semblait qu'il avait passé sa vie à marcher en sachant où il allait. Puis il s'introduisit violemment dans la vie de l'autre, disant à son téléphone: «I am in one of the worst parts of the world: I am in Victoria.» L'autre fit un bond de 10 minutes en arrière. Sa mémoire fut submergée par l'homme et il recréa des parties manquantes. L'homme avait dû laisser sa valise à l'hôtel. Sans doute qu'il voyage beaucoup. Il n'est plus d'ici. Un des pires endroits au monde. Oui, à l'évidence oui. Lui disait ça parce qu'il y travaillait, et qu'ayant travaillé ailleurs, c'était ici le pire. Mais pourquoi l'homme disait-il ça, lui? C'était quand même un peu fanfaron. Parmi les endroits comparables qu'il connaissait, Victoria n'apparaissait pas pire. Le pire roulait en boucle dans sa tête. Il avait pénétré l'intimité de l'homme. Et, par l'éclat vif du doute et la somme des questions qu'il instilla dans l'autre, l'homme disparut au coin de la rue pour s'éterniser dans ses pensées.

jeudi 3 août 2006 – 19:46

Fruit de la vigne et du travail des hommes


C'est un texte écrit il y a un peu moins de 150 ans, suite à la commande du ministère de l'agriculture de Napoléon III. Trouvé pendant une promenade sur Gallica, le site de la Bibliothèque Nationale. C'est un peu long en bouche pour une dégustation en blog, mais il donne une perspective historique fascinante sur la culture (viticole) française. Après avoir visionné à nouveau le Mondovino de Jonathan Nossiter, je me rappelle aussi l'agacement de mon père, fils d'un paysan qui cultivait la vigne, quant à l'opposition des marques aux terroirs, et qu'il m'a dit plusieurs fois le mérite supérieur du cognac sur le whisky et ses dérivés. Le cognac est le fruit de la vigne, les whisk(e)ys celui du grain, dont la part d'indétermination naturelle est moindre en culture. Je fus assez étonné, visitant l'année dernière une distillerie de whisky en Écosse, que les guides vantent le mérite de leur produit à l'argument qu'ils le faisaient traîner quelques mois dans des barriques déclassées du cognaçais, de grands châteaux bordelais ou du Calvados. Ce texte montre un tournant de l'exploitation de la vigne en France, où l'État veut la sortir de la sphère privée et de ses secrets de fabrication magique. Dès lors que les druides, les sorciers et les guérisseurs donnent les recettes de leurs potions au prétexte de développer une meilleure pharmacopée, ils perdent leurs pouvoirs et participent du grand élan des peuples civilisés à engloutir l'individu dans cette masse informe et abrutie, complue dans une certitude dépourvue d'aspérités. Ah, que vienne le temps ou chacun retrouvera l'insolence de gigoter dans son coin, loin de la ruche à pétrole, sans objectif mesurable ni quantité de mouvement.

« La vigne occupait en France, en 1788, environ un million trois cent quarante-six mille hectares; en 1829, un million neuf cent quatre-vingt-dix mille; en 1849, deux millions cent quatre-vingt-treize mille; en 1852, deux millions trois cent mille; et, depuis ce temps, sa superficie s'est accrue au point d'atteindre aujourd'hui près de deux millions cinq cent mille hectares : plus de la moitié de l'étendue totale des vignes à vin cultivées dans les cinq parties du monde; la vingt et unième partie de tout le territoire français, et la seizième partie de son sol cultivable.
Le produit brut des vignobles de France s'élève à plus d'un milliard cinq cents millions de francs : leur culture occupe et entretient un million cinq cent mille familles et vignerons, c'est-à-dire six millions d'habitants; plus de deux millions de fournisseurs industriels, transporteurs et commerçants, constituant ensemble le cinquième au moins de notre population totale, et représentant une production et une consommation de plus de deux milliards.
Le produit brut de la vigne constitue le quart du produit total agricole (abstraction faite du bétail), réalisé sur la seizième partie du sol cultivable : ce produit est donc mathématiquement quatre fois plus grand, à surface égale, que celui de toutes les autres cultures prises ensemble.
Partout où la vigne mûrit bien ses fruits, elle double le revenu des propriétés, grandes ou petites, dans lesquelles sa culture entre pour un cinquième de la superficie, si elle y est dirigée avec intelligence et si elle reçoit la part de soins et d'engrais proportionnés à ceux donnés aux autres cultures.
La culture de la vigne est des plus faciles, des plus simples et des plus lucratives. Elle peut donner des produits rémunérateurs dès la troisième année de sa plantation. La vigne s'accommode de toutes les formations géologiques; elle prospère dans les terrains les plus arides et les moins propices aux céréales, aux racines et aux fourrages : elle est donc, par ce fait, le complément de toute bonne agriculture, tandis qu'elle en est le commanditaire, par l'argent qu'elle produit; la force et la ressource, par les bras et les bouches qu'elle entretient.
Le vin est la boisson alimentaire la plus précieuse et la plus énergétique; son usage habituel, aux repas de la famille, épargne un tiers du pain et de la viande; et, de plus que le pain et la viande, le vin stimule la force du corps, échauffe le cœur, développe l'esprit de sociabilité; il donne l'activité, la décision, le courage et le contentement dans le travail et dans toute action. Aucune boisson, bière, cidre, etc. ne peut le remplacer dans son heureuse et complète influence : aussi devra-t-il constituer bientôt la boisson alimentaire de toutes les familles, riches ou pauvres, partout où la civilisation étend ses bienfaits.
La consommation normale du vin alimentaire, pour donner aux sociétés humaines toute leur force et toute leur activité de corps et d'esprit, doit être au moins égale à celle du pain et de ses suppléants; ce qui revient à dire que la France devra en consommer à elle seule plus de cent millions d'hectolitres par an, tandis qu'elle n'en produit encore que de cinquante à soixante-quinze millions d'hectolitres.
La France, tant par son heureux climat que par le choix de ses cépages et les soins donnés à la vinification, produit la presque totalité des vins vraiment alimentaires, c'est-à-dire n'offrant que de sept à onze pour cent d'élément spiritueux, et s'associant largement aux aliments solides de tous les repas. Elle est la seule contrée qui produit les vins de luxe de Champagne, de Bourgogne, de Bordeaux, etc., vins inimitables, qui resteront éternellement son splendide monopole. Elle n'a de concurrence sérieuse à craindre, de l'extérieur, que celle des vins forts d'entremets et des vins de liqueur; vins de consommation restreinte, dont elle produit d'ailleurs des variétés sans rivales. On peut donc être assuré que, pendant des siècles encore, les vins de France seront appelés à alimenter la plus grande partie de la consommation du monde civilisé. La vigne est, comme je l'ai toujours dit, notre arbrisseau colonisateur, notre poule aux œufs d'or, notre canne à sucre, notre cafier, notre arbre à thé.
Malgré les trésors contenus dans la viticulture, malgré les bienfaits des produits fermentés de la vigne, consacrés par les religions et les traditions les plus reculées, et plus encore par l'expérience et par l'observation des derniers siècles, l'étude et l'enseignement de la viticulture et de la vinification, objet de l'attention, des travaux et des publications de quelques hommes éminents de toutes les époques et de tous les pays, objet de la sollicitude de quelques chefs religieux et de quelques souverains, n'ont jamais été compris dans les études et les enseignements réguliers et officiels, même en France, où les études et les enseignements publics sont si judicieusement prodigués aux autres branches de l'agriculture. Jamais la viticulture, la plus importante et la plus nationale de toutes nos cultures, n'a été étudiée ni enseignée spécialement.
Aussi les pratiques les plus étranges et les plus opposées, qui semblent s'exclure l'une l'autre, en nombre infini, sont-elles appliquées sans aucune règle, sans aucun principe qui les relie, sans aucune lumière qui permette de les comparer et d'établir leur valeur respective. Chaque province, chaque département, chaque canton vignoble, sont convaincus que leur viticulture traditionnelle est la meilleure, et qu'elle constitue le dernier mot de l'art et de la science viticoles. Chaque vigneron est persuadé qu'on ne saurait cultiver la vigne et faire le vin autrement que lui. Aussi les bons procédés des uns ne profitent-ils jamais aux autres, et la conduite de la vigne et des vins sont-ils abandonnés à mille pratiques bizarres et étroites, à une anarchie complète, sans progrès logique possible.
Pourtant il est peu de centres vignobles qui ne puissent offrir au moins un procédé de culture, de plantation, de taille, de conduite, de palissage, etc. utile et fécond, à côté d'autres procédés qui en détruisent le bon effet; il en est beaucoup où l'ensemble des pratiques est très satisfaisant; il en est quelques-uns qui approchent de la perfection.
Il importait donc, pour fonder un enseignement viticole sérieux, d'étudier avec soin et avec impartialité tous les systèmes, toutes les méthodes et les procédés de la viticulture et de la vinification françaises; de les exposer nettement, en texte et en gravures, et de les grouper de façon que chaque viticulteur, chaque agriculteur, puisse les comprendre, les comparer et en déduire, soit les améliorations à introduire dans ses vignes, s'il en possède, soit le genre de culture qui peut le mieux lui convenir, s'il désire en créer.
C'est là la tâche qui m'a été confiée par le ministère de l'agriculture, c'est là le résultat que je me suis efforcé d'atteindre. »


Extrait de la préface à l'Étude des vignobles de France, pour servir à l'enseignement mutuel de la viticulture et de la vinification françaises, du Dr Jules Guyot (Victor Masson et fils, 1868). Copie de l'Étude complète, provenant de Gallica: 25.7 MB.

samedi 10 juin 2006 – 23:16

Tombeau d’Alban Meynard


1er Mai

L’homme Alban est mort le dernier vendredi d’avril 2006. J’ignore à quel âge. Je garde de lui des souvenirs anciens, et ceux de ma famille. Il attendait la mort dans un appartement médicalisé, dont le personnel menaçait de le renvoyer s’il continuait à boire de l’alcool. Depuis de nombreuses années, il ne distinguait plus que les formes floues du monde et parlait moins des femmes. La dernière fois que je l’ai vu remonte à près de deux ans, au mariage de ma soeur. Je me rappelle nos deux mains s’effleurant par mégarde sur le lit, et la mienne qui s’écarta.

2 Mai

Quand je commençai de m’y intéresser au lycée, il arrêtait la photographie. Je me souviens de sa dernière séance de photo, dans un restaurant en famille, à quel point son acuité visuelle fit défaut pour régler le pied et y monter l’appareil. J’ai ri de lui avec mon père, la table doutait qu’il y eût une prise de vue. J’ignore à quel point il le remarqua. L’homme dit un jour qu’il avait supplanté la langue à son sexe vieilli, et me fit entendre que c’était un prêt, qu’il ne me donnait pas le pied. Je l’ai toujours, dans son carton.

3 Mai

Cette phrase me hante depuis la première mort qui m’a touché. « À nos morts que l’on porte ». Je cherche encore un promontoire textuel à la mesure de sa prégnance. Elle porte le souvenir insécable des êtres chers de passage, mis au passé avant moi. Lorsque je la pense, mes morts visitent le monde. C’est ma plus grande richesse, ma magie et ma constitution. Nul huissier, douanier, ou mise en bière ne peut en priver quiconque. Aujourd’hui, l’homme Alban Meynard est enterré, sans cérémonie religieuse, à Angoulême, en France. Sa famille assiste au déménagement et j’ignore s’il lui restait des amis.

4 Mai

« C’est une vieille habitude de l’humanité que de passer à côté des morts sans les voir, dit la femme du médecin. » José Saramago, L’Aveuglement.

On ne m’a pas raconté ses enfances. S’il a le certificat d’études. Je l’imagine pataud dans la cour de l’école, moins braillard que les autres, le silence hypermétrope. Des sabots, le béret, les culottes courtes? Les lunettes rondes, aux verres trop épais pour plaire aux filles. J’imagine mal le temps d’avant l’école mixte, mes souvenirs datent du cinéma. La mère de ma mère apprit sa mort trois heures après l’avoir quitté. Ma soeur l’accompagnait.

5 Mai

Qu’emmènes-tu en voyage, que donneras-tu au passeur? Les Grecs antiques déposaient deux pièces sur les yeux de leurs morts, la monnaie du passage. Homme, qu’as-tu vu de ta vie, au soir de ta mort? J’essaie de remonter ta vie, je n’ai pas tous les rushes. Cette nuit, j’ai partagé une soirée avec trois amis, à boire la bière ordinaire des bistrots parisiens, à jouer au baby-foot, à parler des femmes françaises au printemps. La norme sépulcrale changée depuis l’érection du caveau familial, Alban fait face inclinée aux visiteurs du cimetière. Il repose les pieds en l’air, comme dans un hamac.

6 Mai

Ministère de la Guerre | Livret individuel | Classe 1934 || NOM écrit en bâtarde. Meynard | PRÉNOMS: Alban | Né le 9 avril 1914 | à ANGOULEME | canton d ANGOULEME | département d Charente | résidant à ANGOULEME rue Fontchaudière nº83 | profession d’ouvrier boulanger | fils de Pierre | et de Paulay Léoras Marguerite | NUMÉRO de la LISTE MATRICULE. 194. Recrutement cantonal 1 || Signalement. COULEUR | des yeux: marrons. des cheveux: châtains foncés | Taille: 1m68 | Soldat (1) appelé service (2) armé de la classe de mobilisation de 1934 / 1 | A ANGOULEME.

7 Mai

Incorporé Le 13 Avril 1935 au 134 RI. Arrivé au corps et soldat de 2e classe. Affecté Réformé définitif nº2 par la Cº de R de Châlon-sur-Saône du 7 Juin 1935. Renvoyé dans ses foyers et rayé des contrôles du Corps le 9 Juin 1935. || Affecté au dépôt de Guerre 172 à Agen. Arrivé au Corps le 27-11-39. Inscrit sur les contrôles de présence le même jour. Affecté à la 2e Cie d’instruction. RD2 par la C.R. d’Agen en date du 16-12-39. Renvoyé dans ses foyers le 16-12-39. || Date de libération définitive du service militaire. 15 octobre 1963.

8 Mai

Ouvrier boulanger. Je n’ai jamais bien su ce qu’il faisait, son métier, à Paris. Enfant, je le sentais libre, loin, indépendant. Mon admiration pour sa découverte, d’y avoir sacrifié. Paris, la liberté, mon attirance provinciale pour la capitale. Il habita Saint-Ouen pendant des années sans nombre. Flore Flora a regardé d’un œil curieux cette ville à l’attrait mystérieux, dont le cristal d’Alban éclairait nos recherches de domicile à son insu. Saint-Ouen sera toujours à Alban dans ma mémoire, le promontoir de sa vie parisienne. L’oncle Alban était dans mon regard d’enfant le Rastignac de la famille, la soif de vivre.

9 Mai
Alban, 1942



Le mercredi 30 septembre 1942, Alban reçoit une lettre du Secrétariat d’État au Travail l’invitant à une visite médicale et à partir pour l’Allemagne. Il travaille à la fonderie Cordebart Michaud, qui réalise du matériel de papeterie dans le quartier de l’Houmeau. L’hiver particulièrement long et rigoureux cette année, il a dû apprécier l’été, arrivé comme l’annonce de la relève à la radio. Pensa-t-il que le STO aidait au retour des prisonniers français? Deux semaines après cette lettre, la zone Sud de la France est occupée par les Allemands. Son passeport pour l’Allemagne fut établi à Paris le 6 novembre.

10 mai

– Alors c’est Banban qui m’a emmenée me marier, dit ma grand-mère. Parce que mes frères n’ont pas voulu venir à ma noce. (Silence)
– Pâques avant les rameaux sûrement, ajoute le grand-père.
– Quand mes parents sont morts, ma tante Léoras était divorcée elle avait déjà trois gosses à sa charge, la sœur de ma maman. Elle a dit je vais prendre les trois enfants de ma sœur.
– Elle a fait apprendre des métiers à ses neveux et ses enfants à elle n’ont pas eu de métier. Faut le faire. Et un peu à cause de ça j’ai toujours bien considéré Alban.

11 mai

Ce mercredi de septembre il a dû marcher les deux kilomètres pour aller au travail sans savoir qu’il partirait pour l’Allemagne dans la semaine. Il vivait avec sa mère et ma grand-mère, agée de 15 ans. Elle dit qu’il est bien tombé, parce qu’il était dans une ferme. Le fermier au front, il s’est occupé de la ferme et de sa bonne femme. Il a souvent parlé de son Allemande, du cheval empoisonné, il disait qu’il voulait la revoir. Il n’y est jamais retourné. Ben oui, mais si le mari a pas été tué à la guerre, termine mon grand-père.

12 mai

« Versailles, nous on l’a vu avec Banban et le Petit Trianon. On était parti toute une journée, on avait pris le train le matin. Ah! mais Banban nous a même emmenés au Moulin Rouge. C’était pas le Lido, c’était le Moulin Rouge. » Elle me dit plus tard qu’il leur avait offert l’entrée, et le champagne. (Moi j’ai pas vu Versailles, j’attends que Flore Flora fasse comme pour Montmartre.) Les cousines de Paris avaient dit à Alban que ses cousins de province étaient du dernier chic, comme à Paris. Ils sont quand même bien habillés, je croyais pas que...

13 mai

Les dernières années de sa vie, avant que sa vue l’immobilise pour de bon, il prenait le bus le jeudi. J’ignore comment il savait dans quel bus grimper, à quel arrêt descendre. Dans quoi transportait-il son linge sale? À la table dressée, ma grand-mère apportait le déjeuner. Mon grand-père lui versait le vin dilué pour qu’ils puissent le laisser en boire davantage. Il préférait le citron au vinaigre, sa salade était à part. Puis mon grand-père allait au salon regarder la télévision. Comment Alban occupait-il son après-midi? Il repartait au soir pour la soupe, quand le linge avait été repassé.

14 mai

J’ai toujours senti la bienveillance familiale pour Alban, et l’impression qu’on taisait de lui sa liberté. J’aime la délicatesse de sa voix qui portait haut un parler franc sans mauvaise intention, sa légende faite des contes nombreux d’une vie sans convention. J’aime son amour sans contexte pour les femmes, fussent-elles ennemies, sans âge ou prostituées. Il disait parfois ses neveux, jamais les enfants qu’il n’avait pas eus. J’aime la main prodigue qui règle la passe jusqu’à ce que l’autre main refuse l’argent. Il me reste encore l’absence lourde et limpide d’Alban sur le ventre, et nos morts que l’on porte.

15 mai

Le soir, Léoras ramenait à la maison des cahiers de papier à cigarette Lacroix pour que les enfants les préparent à la vente individuelle, et que la famille gagne un peu plus d'argent. Ils disposaient tant de feuilles dans des petits moules, les collaient et plaçaient le carton. «Ce que vous achetez dans les bureaux de tabac», le papier à rouler Rizla+. Les frères de ma grand-mère étaient déjà presque élevés, ils étaient peintres. Alban était le plus jeune, après Guy et Gaëtan. Guy, parti à Paris ou ailleurs, s’est plus tard engagé pour faire la guerre d’Espagne.

16 mai

« Ma tante nous a élevés, après elle est tombée malade. Elle avait demandé que ses neveux lui versent une petite pension, 1 franc par jour, je sais pas ce que ça représentait à l’époque. Ils ont refusé. Mais par contre quand elle est morte, il fallait qu’elle ait un bon cercueil, à cause des gens. Chez Lacroix ils ont fait la quête, et ils ont donné l’argent à Alban pour l’aider un peu pour l’enterrement. Les neveux n’ont pas apprécié. “Comment! Mais on n’a rien demandé!” C’est pas Alban qui dit ça, c’est mes frères. Ils étaient vexés. »

17 mai

« Ma tante elle est morte d’un cancer, elle a eu une mauvaise dent. Elle a eu la joue toute emportée, ça lui avait rongé l’intérieur de la joue. À son retour d’Allemagne, Banban travaillait à la brasserie alsacienne. Il travaillait que le matin et Marthe travaillait l’après-midi. On n’a pas voulu la mettre à l’hopital. Elle y est allée pour des soins mais après ils l’ont soignée dans la chambre. Il fallait faire des lavages, y’avait beaucoup d’entretien. Alors la tatan Marthe elle prenait une demi-journée, et Banban prenait l’autre demi-journée. Mais moi j’étais encore qu’une gamine à ce moment-là. »

18 mai

Alban était des repas de fête. La famille n’est pas nombreuse, sa voix forte commentait sans égard la qualité des plats, jamais celle des vins. Ma grand-mère cuisinière grommelait son agacement, pas vraiment importunée. Les conversations répétées à l’infini, modulées par les années, s’abreuvaient rarement ailleurs qu’à la fontaine de l’éducation des enfants, du travail et de quelques menus souvenirs. Le cheveu s’affinait, s’éclaircissait, tombait et toujours, Alban racontait ses trois blagues salaces, aux alentours du désert. Puis, à heure fixe, les mains devant le nombril, il faisait les cent pas devant les toilettes, attendant le moment de s’y enfermer.

19 mai

Ma mère sema très tôt chez ses enfants la préoccupation excrémentielle. Ses parents l’avaient envoyée en vacances chez Alban à Paris et, coïncidence malheureuse, elle y vit mourir sa femme d’une occlusion intestinale. L’histoire, maintes fois répétée, des douleurs de cette mort, outre qu’elle m’apparaisse assez absurde, me préparait au souci constant qu’ont les Britanniques de leur transit. Pain complet, céréales hautes en fibres, j’évite les aliments raffinés et préfère même la mélasse au sucre roux. Alban pour sa part, quand venait l’heure d’aller à la selle, était prêt à s’asseoir depuis belle lurette et n’aurait jamais cédé sa place.

20 mai

Mes deux oncles s’appellent Jean-Paul, si bien qu’on m’appelle fréquemment Jean-Paul, mon père surtout. Pour éviter des conversations convenues avec les filles, j’ai beaucoup dit que l’univers entier s’appelait Jean-Paul et le pape avec. Je m’inventais aussi un frère jumeau, Max, dont on ne pouvait me reprocher la vie. Des acrobaties de rôdeur pour mobiliser l’attention de Flore Flora sans oublier d’être divertissant. Quand ce fut le moment, mon père et le frère de ma mère ont loué un camion et ils ont conduit jusqu’à Saint-Ouen. Les meubles chargés, ils ont fermé la porte et Alban est revenu à Angoulême.

21 mai

Quelle était sa pâtisserie préférée? Aimait-il le gingembre dans ses gâteaux secs? Les trempait-il dans son café? Combien de sucre? Un jour, à force de bricoler un des postes de radio, un poste dans la salle de bains et un dans la chambre, pour prendre une station, probablement l’émission de Philippe Bouvard sur RTL et resservir les Grosses Têtes à table, il avait déclenché à tatons le verrouillage du clavier. Il n’avait pas osé en parler encore à mes grands-parents, si peu de temps après qu’ils le lui eurent installé. Il avait attendu la visite rare de mes parents.

22 mai

Elle– Au moment que ma tante est morte, Alban, on était tous les deux tout seul, jusqu’au mariage. Alors mon frère a voulu que j’aille rester avec eux, à cause des gens. Alors si tu les avais vus! Alors on était privés de tout. Alors ils descendaient, ils faisaient pas de bruit, ils mangeaient, mais en douce, ils avaient mis du pain, tout un tas de trucs, des petits gâteaux de côté. Alors quand je descendais moi, ça y était, c’était déjà mangé.
Lui– Oui c’était mangé, ils lui en donnaient pas. Alors qu’une femme enceinte a besoin de bien bouffer.

23 mai

Quand elle s’est mariée, les frères de ma grand-mère dirent à Alban, «t’entends Banban, on leur dira que tu veux rester tout seul, qu’ils viennent pas habiter avec toi.» Le grand-père arriva en vélo. Il dit à l’Anguille, qui bouffait sa soupe, Il se paraitrait que la Jacqueline, qui a toujours habité là, qu’est chez elle au même titre que vous, n’aurait pas le droit d’habiter là? «Oh! mais moi j’y vois pas d’inconvénient. Faut voir avec Banban. C’est Banban qui décide.» Le grand-père traversa la cour. Alban ne demandait pas mieux que de partager les frais mensuels en trois.

24 mai

J’aime les hommes qui savent qu’au fond ils sont indigents et vont mourir, mais qui, en attendant, s’apprêtent à le faire avec une certaine flamboyance, en se prenant au jeu de la vie, sans toutefois jamais en être vraiment les dupes. Alban épousa Louisette à Paris, de vingt ans son aînée et qui, selon ma mère, l’a bien dessalé. Ils eurent assez tôt une petite voiture, qu’ils conduisirent plusieurs fois dans le Sud de la France, pour passer leurs vacances à regarder la mer en famille, sur les rivages de laquelle débuta ma légende personnelle. Tous deux moururent sans enfant.

25 mai

Un jour que je parlai du métro parisien, exploitant un sujet que je savais exotique à la table de fête, il dit qu’il avait travaillé à la confection des portes de métro. J’ignore le nom de cette entreprise. À chaque fois que je monte dans un train de ville à Londres, Paris ou New York, je pense à Alban et à ses portes de métro. Ma grand-mère a souvent dit, après son retour à Angoulême, qu’il avait une bonne pension de retraite. Moi je pensais surtout qu’il était revenu là mettre fin aux aventures, mettre fin au temps qui passe.

26 mai - 29 avril 06 10:48

Ce matin nous avons pris le train pour Bath depuis Londres, à la gare de Paddington. Après avoir eu déposé les bagages légers dans une pension de famille, je regardais Flore Flora s’avancer vers les bains romains, quand d’Angoulême ma grand-mère a téléphoné sa tristesse. Elle a donné les détails puis a dit de les taire, le frère de ma mère s’occuperait de régler les problèmes; inutile de gâter la sortie de mes parents entre amis, plannifiée de longue date. Nous avons continué la visite de cette ville morte où les ombres s’abreuvent aux eaux chaudes et boueuses du passé.

27 mai

Cancer. Je ne sais pas lequel. Généralisé depuis plusieurs années. La morphine est jalouse, elle s’accomoderait assez mal des effets de l’alcool. La maison de retraite menaçait mes grands-parents d’expulser Alban s’il possédait encore une bouteille. J’ignore les conséquences médicales ou opérationnelles justifiant de priver d’alcool un malade terminal de 92 ans sous morphine. L’administration des antichambres cesse d’attendre le satisfecit de ses pensionnaires quand le personnel passe du vous à la troisième personne. Le monde entier se met alors à attendre la même chose, un accouchement sans cri ni douleur, pour ne pas interrompre la marche harmonieuse du néant.

28 mai

N’empêche, ses débuts de retraité à la pension marquèrent le faîte de sa gloire sociale. Il semblait rayonner sur la petite société de sa voix forte et de son parler rectiligne. Il faisait chier son monde administratif pour améliorer celui des autres et faire trembler une ou deux belles dames qui n’y croyaient même plus. C’était le Parisien de retour à Angoulême, il n’allait pas se la boucler si la bouffe était merdeuse. L’institution de la pension de retraite est comme celle du mariage, à trop vouloir ranger la salière on en oublie la pesanteur. Mais j’en ai certainement rajouté.

29 mai

Rien, le silence.

30 mai

Je n’ai pas assisté à son doigt au dernier sacrement. Ma sœur a acheté les fleurs blanches et je ne l’ai pas remboursée. Je ne peux qu’écrire le silence. Elle a demandé, tu veux aller à la tombe. La vitesse le non, pas aujourd’hui m’a surpris. Il prenait toujours des billets de première classe pour le train, et j’ignore si c’était pour le confort ou pour les autres, mais j’ignore aussi pourquoi je le fais parfois. Je n’ai pas vu le cercueil qu’il a choisi, ni s’il a voyagé dans une voiture de première classe, pour la toute dernière fois.

31 mai

Alban Meynard, né le 9 avril 1914 à Angoulême, veuf, mort le 28 avril 2006 à Angoulême, probablement d’un cancer de la prostate. Pas d’enfant connu. Marié une fois, à Louisette. Deux frères, Guy et Gaëtan. Leur mère finit d’élever les trois enfants de sa sœur. Jacqueline Albert épouse Chagnaud, sa cousine, lui rendait ses dernières visites. L’homme Alban a suivi les vagues de son siècle. C’était un homme honnête et généreux, qui aimait les femmes et la bonne chère. Sans jamais suivre les sots dans leurs projets d’ennui, il disait son cœur sans chercher son confort. Sachez-le gésir, mort.

samedi 3 juin 2006 – 13:08

Je devrai garder mon emploi salarié


Emmanuel Isidore Lonoff:
«Je combine des phrases, voilà ma vie. J'écris une phrase et je la décortique. Puis je l'examine et je la retourne encore. Ensuite, je vais déjeuner. Ensuite, je reviens et j'écris une autre phrase. Ensuite, je prends le thé et remanie cette phrase. Ensuite, je lis les deux phrases et les recompose encore. Ensuite, je m'allonge sur mon canapé et je réfléchis. Ensuite, je me lève, bazarde mes deux phrases et recommence à zéro. Et si je laisse tomber cette routine ne fût-ce qu'un jour, je suis malade d'ennui et ravagé à cause du temps perdu. Le dimanche, je prends mon petit déjeuner plus tard et lis les journaux avec Hope. Après quoi, nous allons nous promener dans les collines et je suis hanté par la perte d'un temps précieux. Quand je me réveille le dimanche matin, je suis comme fou en pensant à toutes ces heures inemployées. Les nerfs en pelote, je suis de mauvaise humeur mais elle aussi est un être humain, alors je m'en vais. Pour éviter des ennuis, elle m'incite à laisser ma montre à la maison. Nous marchons, elle parle et alors je regarde mon poignet - et, en général, c'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, si mon agressivité n'a pas déjà eu le même effet. Elle jette l'éponge et nous rentrons. Et une fois rentrés, en quoi le dimanche se distingue-t-il du mercredi? Je m'assieds devant ma petite Olivetti et je me remets à examiner mes phrases et à les remanier. Et je me demande, pourquoi n'existe-t-il donc, pour moi, aucun autre moyen d'occuper le temps?»

The Ghost Writer, Philip Roth (Farrar, Straus and Giroux, Inc., 1979). Traduit pour Gallimard par Henri Robillot (L'écrivain des ombres, 1981).

mercredi 5 avril 2006 – 08:59

L'heure joyeuse


Le sens de public house, littéralement «maison publique», diffère de ce qu'on entend par là en français. Les pubs ne sont pas à proprement parler des bordels, leur activité concerne le commerce de la bière. L'«happy hour» est l'équivalent local du 5 à 7. Lorsqu'on pousse la porte d'un pub, on pénètre au sein d'une clientèle de PMU et du meilleur de l'Église, l'intimité d'un pays, au plus fort des sondages. Deux lois récentes y bouleversent des siècles d'habitudes. L'interdiction de fumer. L'assouplissement des horaires d'ouverture. La première n'est qu'un sacrifice à l'air du temps bienveillant, qui aliène la santé aux pouvoirs publics, dans l'espoir vain d'oublier qu'on va mourir. La seconde est probablement une tentative de désengorgement des transports publics de 22h45 à 23h30, ou d'étalement des retours au domicile pour réduire l'impact négatif sur le tourisme et la représentation nationale. Les couloirs du métro portent des affiches rappelant le danger de tituber le soir auprès des voies, les pas zigzaguent et se perdent après la marche. Le train était-il à quai. La communication publique anglaise est à sensation. Vous pouvez parier que les personnages mis en scène vont y passer dans des conditions dramatiques et explicites. Vous rencontrerez Londres le soir à la sortie du pub, et le matin dans le métro, le reste est en carte postale.

J'ai reçu par trois fois cet email des limbes de l'internet. Je ne suis pas parvenu à identifier son expéditeur. Le nom de domaine a été enregistré pour un an le jour de l'envoi du courrier, par l'intermédiaire d'une société spécialisée qui masque le nom de son client. Le site n'est plus accessible aujourd'hui. À chaque fois que je lis ou que j'entends trois fois les mêmes paroles, la cloche du capitaine du Snark résonne et Lewis Carroll chuchote «ce que je dis trois fois est vrai». Je n'ai pas pour habitude de m'intéresser aux emails de spam, mais celui-ci se lit comme une lettre ouverte par erreur. En voici la retranscription traduite:

    De: Valencia Chatten
    à: Laureen
    Date: 23 Mars 2006
    Sujet: Je suis partie chevaucher une plus grosse vague

    Christian,

    Pour tout te dire, je sais que tu as trouvé le courage d'inviter Renea à sortir. Tu lui as fait des avances et, d'après ce que tu m'as dit, elle est prête. La dernière chose dont tu as besoin à présent, c'est d'un souci de performance qui vient gâcher le plaisir et l'élan d'amour spontané et passionné. Tu dois t'assurer, sans aucun doute possible, que tu seras aussi ferme, aussi excité et aussi résistant que Renea en a jamais rêvé.

    Christian, j'ai trouvé un site qui traite du problème dont tu m'as parlé et le soigne. Je te recommande d'aller le voir, en tant qu'amie, il s'agit de http://xo.encouragegood.com.

    Valencia Chatten


Il faut saluer l'effort de fiction dans le porc épicé, aussi subtil qu'un vieux cognac.

lundi 20 mars 2006 – 09:05

Trois jours chez sa mère


Je ne bougerai pas. Debout dans le métro, je finis mon livre, elle vient de monter à la station précédente. Elle presse son épaule contre le bras qui tient le livre, et ça ne m'excite pas. Je n'occupe pas davantage de place que mes pieds serrés, et ne suis pas dans le passage. Alors mon corps devient un objet de plus grande masse, tendu vers l'immobilité. La pression dure un peu, et l'univers tourne autour de ce point statique. Je ne désire pas rendre la pression, ni conquérir davantage d'espace. Je tiens simplement à confirmer mon existence. La journée avait déjà commencé sous le signe des transports en commun. Après avoir étudié comment convertir les degrés décimaux des coordonnées géographiques en degrés sexagésimaux (degrés, minutes et secondes), j'étais en retard pour le travail. Je perfectionne chaque soir et chaque matin ma technique de marche rapide entre l'appartement et la station de métro, sans oublier d'optimiser la trajectoire, et sans jamais courir. J'ai présente en tête cette phrase que j'avais lue dans un magazine français il y a quelques années, et qui m'empêche sûrement de courir pour aller au travail: «Cours connard, ton patron t'attend!» Ce matin, j'avais de bonnes sensations, je me sentais léger et rapide. Weyergans se lit bien, je vais pouvoir le ranger bientôt. Et là assis, un type passe devant moi pendant que je regarde son bagage. Les gens négligent trop l'esthétique de leur sacoche d'ordinateur. Fuck! J'ai oublié la mienne à la maison. Je descends du wagon, change de quai, renonce à trouver ça grave, n'en ris pas encore mais tourne la page du livre, finalement ravi de pouvoir avancer davantage, du coup. Quelques stations plus loin, préparant un email pour excuser mon rendez-vous manqué, je ne pense plus qu'il faut descendre, et vois avec une contrariété aiguë le nom familier de ma station reculer sans moi. La sacoche, et puis je change de blouson, trop froid.

Le soir, au retour, après quelques stations debout, je me suis assis. C'est plus commode d'ignorer le poids de la sacoche et les mouvements passagers. En face, une femme suivait la ligne d'un livre jauni avec son doigt. Mais c'est qu'elle lisait une partition de musique. Quand le doigt quittait la ligne, la main s'agitait discrètement sur les notes d'un piano imaginaire et la tête décrivait de minces figures géométriques dans l'air. La partition portait quelques notes au crayon, le repérage des passages délicats, comme on se sert de la signalétique routière avant de connaître parfaitement le parcours, et qu'ensuite elle soit davantage le repère mémoriel des multitudes d'histoires mentales qui se sont déroulées pendant qu'on y passait. Je me suis interrogé sur le nombre possible d'humains en mesure de lire ainsi la musique sans qu'elle leur soit donnée. Le couloir encombré, un homme a levé le godillot pour enjamber un corps ou sa valise, en l'air il m'a marché sur le genou, puis s'est abattu le cul sur le siège à ma droite. Je lui tournai un œil inexpressif, auquel il rendit un sorry de connivence. En attendant de savoir si la mère de François Weyergraf allait mourir, mon visage fixait les pages en français que mes yeux avaient fui pour le livre d'à côté. Mr Croquenot à ma droite les fascinait, et moi qui ne confie rien d'ordinaire à ma mémoire, je la suppliais de retenir les en-têtes de ce livre-là. «Six ways to make people like you» en pages paires, et «How to make friends and influence people» en impaires. Le titre général de l'ouvrage m'a échappé. La voix familière a annoncé ma station et je me suis jeté sur le carnet de notes. À côté des photographies du voyage, j'ai noté que l'indigence seule m'attire chez l'autre, pas sa flamboyance. Sauf si elle cache la brèche et le néant.

mardi 31 janvier 2006 – 06:31

Le piano est arrivé


Je ne suis pas musicien. Comme j'ignore le nom des couleurs après les secondaires. Je ne savais pas lesquelles des touches du clavier jouent le do et mon oreille ne sait pas non plus le distinguer. Pourquoi y a-t-il des touches noires? Il faut que tu m'apprennes à lire une partition, Flore Flora. Je sais reconnaître une clé de sol, ou de fa, le dièse aussi, mais que marquent-ils? Je me souviens que certaines notes s'écrivent au-dessus, voire en dessous des lignes de la partition, mais je ne sais pas les lire. Il faut que tu m'apprennes le tempo, la coordination des mains, le chemin des doigts sur les marches de l'escalier, que tu me débouches les oreilles et me nettoies les yeux. J'ai vécu dans la musique sans savoir la lire, comme un analphabète aurait vécu sa vie dans une bibliothèque, se faisant parfois donner des lectures. J'ai pleuré en m'abandonnant à la mélancolie de Chopin et de Beethoven, mais je dois les attendre en aveugle. La musique est ma Patagonie, une terre qui me point et que je ne sais pas situer sur la carte. Je me sens comme Monod qui sort de l'eau et passe au désert, le sable aux chaussures. Je veux boire l'eau croupie et manger le beurre rance de la pratique musicale, comprendre Fauré et Satie de l'intérieur, éreinter mes doigts à la marche forcée sur le clavier. L'étude de l'espagnol m'a déçu par son manque d'exotisme. Ma prof ne possédait pas les connaissances de linguistique romane comparée nécessaires à satisfaire ma curiosité, et je n'ai pas pris le temps d'approfondir l'étude moi-même. Ce n'était pas les critères d'utilité et de répartition géographique de l'espagnol qui m'attiraient vraiment, mais sa qualité intrinsèque, la possibilité d'éclairer différemment et d'enrichir la langue dans laquelle j'écris. La musique opère différemment. C'est un système syntaxique qui m'est exogène, une base de données d'émotions. La musique est une poésie dont le piano est la clé.

vendredi 27 janvier 2006 – 08:44

Ombres


I


la lune cachée derrière les volets fermés   s’est insinuée dans ma nuit pour t’y trouver   le bruit du baume guérissant ta plaie du sang   la caresse respire de ton sourire   les lucioles brillent les arbres de fossettes de joie   la douche à l’envers neige comme la flûte du champagne   efface un moment le souvenir du corps les vêtements effeuillés


II


sentir en un regard toute l’immensité du vrai   ce n’était pas un regard des transports en commun   c’était l’ouverture   la profondeur et le tout le vrai en son regard   elle lisait denis roche en roman et s’était vidée d’elle même et des peurs   elle avait doucement fait sienne la prose et avait atteint à un rien   elle avait intégré l’altérité et levé ce regard vers moi pour m’y perdre   j’y avais tout vu le rien et le tout l’autre et moi même sans miroir sans image sans aucun regard   le trou noir où l’on se perd happé par la découverte du vrai et du juste et de l’amour sans doute la poésie

mercredi 11 janvier 2006 – 07:31

L'autobus


Pendant que je tournais la page du journal de vendredi dernier sur le muret du voisin, et qu'avec une lente application contrariée par le vent j'essayais d'y appliquer de nouveaux plis correctement marqués, je pressentais que ce temps volé au trajet allait me manquer. Le Monde des Livres à la main préparé à la page 4, une note de lecture sur le dernier bouquin de Jack-Alain Léger, je marche d'un bon pas vers l'arrêt d'autobus. Une fois passé le théâtre, je modifie légèrement ma trajectoire habituelle sur la place, pour voir plus tôt l'arrêt que cache le bâtiment Thomson. Le clignotant du bus à deux étages bascule de la gauche à la droite et le 82 sur l'arrière me fait courir comme un âne. Il faut faire vite, le bus a déjà débouché. Je parviens à le rejoindre sans me faire renverser, arrêté en travers de l'avenue, au feu rouge derrière une trentaine de bagnoles. Le conducteur, qui en profite pour vendre un ticket au dernier passager, me voit quand il a fini, fait non de la tête et la tourne vers le feu qui passe au vert quelques secondes après. Je retourne à l'arrêt déçu, renonçant à courir jusqu'au suivant pour ne pas tremper le tee-shirt avant d'être au travail. Jack-Alain Léger, donc. Arrivent le 13, puis le 113 à l'arrêt, puis deux 82, qui attendent l'un derrière l'autre qu'ils soient partis. Un gars s'avance vers le premier 82, qui l'ignore. L'expérience me pousse à rester au niveau du totem. Quand tout à coup le second s'écarte pour s'arrêter un peu en double file du 13, puis se casse. Et pareil pour l'autre, le tout dans le mouvement ralenti des feux signalétiques. Je fais face au défaut de compréhension. La dénonciation civique sur le numéro vert qui nous est recommandé ne satisfera pas mon problème immédiat. Je refuse de participer de la police, par la décentralisation des moyens de surveillance. Le métro est la seule réponse à l'impuissance. C'est l'étincelle sublime du libre arbitre dans un contexte incongru, et une fois passée la colère de la contrariété, le sourire me revient de ce que la nature humaine n'est pas bonne qu'à construire des carcans, mais aussi à leur dire merde.

samedi 31 décembre 2005 – 17:10

56 av. J.-C.


César, Guerre des Gaules. Texte établi et traduit par L.-A. Constans (Les Belles Lettres, 2002).

«On vient de voir quelles étaient les difficultés de cette guerre; et cependant plusieurs raisons poussaient César à l'entreprendre: des chevaliers romains retenus au mépris du droit, une révolte après soumission, la trahison quand on avait livré des otages, tant de cités coalisées, et surtout la crainte que s'il négligeait de punir ces peuples les autres se crussent autorisés à agir comme eux. Aussi, sachant que les Gaulois en général aiment le changement et sont prompts à partir en guerre, que d'ailleurs tous les hommes ont naturellement au cœur l'amour de la liberté et la haine de la servitude, il pensa qu'il lui fallait, avant que la coalition se fît plus nombreuse, diviser son armée et la répartir sur une plus vaste étendue.» (Livre troisième, X)

«César, instruit de ces événements, et redoutant l'inconstance des Gaulois, car ils changent facilement d'avis et sont presque toujours séduits par ce qui est nouveau, estima qu'il ne devait se reposer sur eux de rien. Il est, en effet, dans les habitudes des Gaulois d'arrêter les voyageurs, même contre leur gré, et de les interroger sur tout ce que chacun d'eux peut savoir ou avoir entendu dire; dans les villes, la foule entoure les marchands et les oblige à dire de quel pays ils viennent et ce qu'ils y ont appris. Sous le coup de l'émotion que provoquent ces nouvelles ou ces bavardages, il leur arrive souvent de prendre sur les affaires les plus importantes des décisions dont il leur faut incontinent se repentir, car ils accueillent en aveugle des bruits mal fondés et la plupart de leurs informateurs inventent des réponses conformes à ce qu'ils désirent.» (Livre quatrième, V)


vendredi 16 décembre 2005 – 08:53

Grèce, la première liste


Mardi 23 août 2005:
- Aéroport d'Athènes, 13h10 locales.
- Le Pirée, 15h15. Déjeuner (Old Olliver?).
- Syros, 21h30 (ferry 4h).
- Nuit à Evdokia (Andonis Fousteris, cel. 693 7530 323, EUR45).
- Dîner sur le port.

Mercredi:
- Ferry pour Mykonos à 08h20.
- Hôtel Vagelis (Evangelos Xatziantoniou, cel. 694 665 0373, EUR40).
- Ferry pour Delos.
- Sandwish à Delos (oranges pressées remarquables).
- Marche dans Mykonos (la Petite Venise).
- Piscine.
- Dîner sur la plage.
- Nuit au bord de la piscine (moustiques).

Jeudi:
- 42" course à pied, puis bain maritime.
- SpeedBoat pour Naxos, 10h15.
- Café frappé.
- Appartement à Agia Anna (EUR20 la nuit).
- Location d'un scooter (Prokopios, EUR14+3 par jour).
- Déjeuner à Panagiotes Halkio.
- Plongée au tuba en face de Prokopios.
- Dîner sur le port d'Hora.

Vendredi:
- Sud, petit matin: petit-déjeuner dans une paillotte d'Agiassos.
- Déjeuner dans une taverne de Prok (feta grillée).
- Plage de Prokopios - transat (lecture des Hommes contre, d'Emilio Lussu & Flore: Duo, Colette).
- Lessive.
- Timbres pour poster les Kodachromes.

Samedi:
- Retour du scooter.
- Déjeuner à Agia Anna.
- Ferry à Iraklia, 15h00.
- Nous avons oublié le cash (et pas de distributeur: mes questions pour obtenir le moindre détail sur ce liquide autogène restent sans réponse).
- Une Mythos à la taberna.
- Pain, eau, gateaux secs et fromage au mini-market, nuit sur la plage (moustiques).

Dimanche:
- Naxos. Ferry à 10h50.
- Ferry pour Mykonos, 12h50. Manqué.
- Déjeuner épouvantable sur le port de Naxos.
- Ticket Paros, 14h40 (le bateau part à 16h00).
- Le meilleur hôtel pour l'instant: Dina (Tel. 22840 21325 / 22840 21345, email: Dina@hoteldina.com, courrier: Parikia / GR-84400-Paros; chambre 8, EUR45/60).
- Lovely dîner à l'Apollon (Vin de Paros: Moraitis reserve rouge 2000 [EUR6.40 à la boulangerie du port / EUR22 au restaurant]; frais, une attaque aux fruits rouges, , léger et mûr, chambré, l'attaque tourne chocolat, intéressant).

Lundi:
- Chocolatine, jus d'orange frais.
- Ferry pour Santorin, 11h50 (3h de trajet).
- Fira: Hôtel Panorama Studios, baudelairien (chambre 43).
- Dîner au Sphinx: Moussaka, saumon à la crème de saffran et de champagne, risotto au champignons (cèpes) et mascarpone, café grec. Vin de Santorin, Sigalas Niampelo Erythro 2003 (Mandilaria of Santorini and Agiorgitiko of Nemea). Tanique pas trop long, un léger bouquet de vanille. Un peu acide, probablement trop jeune (EUR22).

Mardi:
- Journée glande. Santorin.
- Courses de bouffe, petit déj sur le patio.
- Lecture de Trois chevaux, Erri De Luca.
- Piscine, sieste, bronzette, salades grecques, photos...

Mercredi:
- Ferry pour Folegandros, 09h10 (arrivée à 13h00).
- Chora: Embati (chambre 6, EUR25).
- Déjeuner au restaurant Punta (Poulet et risotto, œufs "special", galettes de courgettes - tout un peu trop salé).
- Scooter.
- Plages (Agios Georgios, Livadi).
- Dîner: apéritif & crêpes.

Jeudi:
- Ferry pour Athènes, 06h30.
- Hôtel Carolina (Web: http://www.hotelcarolina.gr, courrier: 55 Kolokotroni str./ Plaka, EUR65 la nuit, petit-déjeuner en sus).
- Dîner à la Taverna Bizantino (Kidathineon 18): dolmades, dorade et riz, agneau à la sauce citron et frites. Vin de la maison - petit nez acide, mais passable avec la bouffe.

Vendredi:
- Acropole à 10h. Temps agréable, petite brise. Vraiment supportable.
- Raisin.
- Déjeuner à 15h30, La Cafétéria du Grand Hôtel.
- Exposition du parlement Grec et de l'ambassade d'Australie sur l'engagement Australien et Néo-zélandais en Crête en 1941 pendant la seconde guerre mondiale.
- Retour à l'hôtel, 19h30. Télé, une Partie d'échecs, téléfilm sur TV5, avec Catherine Deneuve et Pierre Richard.

Samedi 3 septembre 2005:
- Réveil téléphoné, 04h00.
- Taxi à l'airport, 04h30, après que l'hotelier eut insisté outre mesure pour que nous payions la note en liquide.
- Aéroport, vol à 06h40 (Athènes, 06h25 - Zurich, 14h55 - Londres, 16h25).

mercredi 14 décembre 2005 – 07:16

Photographies, I - II


I


l’œil fouetté des couleurs jetées les limites
exposent au jour la toile ou le papier
un pas s’avance contre l’échiquier
du noir et du blanc seule une dimension
contre sous le pas la ligne est passée
une case ou sans jouer les pieds
portant les colonnes en mouvement la sculpture
sort de l’espace soumet sa présence
aux feuilles qui passent la pierre


II


empreinte porte le souvenir gravé
d’un écoulement du temps
luxe et la lumière a vu la mémoire
s’installer dans le roc la feuille
est passée dans l’œil la photographie
d’une autre mémoire l’œil au toucher

dimanche 11 décembre 2005 – 19:23

Le témoignage des tueurs


Jean Hatzfeld, Une saison de machettes, (Seuil, 2003)

« Voilà encore une conséquence singulière d'un génocide: le témoignage des tueurs. Il n'a pas été difficile d'obtenir des récits, sincères et précis, de militaires du Viêt Nam, de tortionnaires de la guerre d'Algérie ou de la dictature argentine, de miliciens de la purification ethnique de Bosnie-Herzégovine, de barbouzes des camps de détention irakiens ou iraniens; parfois usant de la maxime d'Oscar Wilde: "Donnez un masque à un homme, il vous dira la vérité."
Mais au lendemain d'un génocide, les louvoiements des tueurs lambda et de leurs familles dépassent l'entendement, et ils ne peuvent être expliqués que par la seule crainte des représailles.
A la fin des entretiens avec les rescapés, je me rends donc au pénitencier de Rilima qui détient les prisonniers de la région pour mettre des visages et des voix sur les tueurs évoqués par les rescapés. [...]
Mais j'y vais avec l'intuition que les conversations dans la prison seront aussi pénibles et vaines qu'au sein des familles hutues, sur les collines. Intuition fausse; dès les premières rencontres, la discussion avec des prisonniers s'avère de nature différente: beaucoup plus directe et concrète. Par la suite, la succession des visites confirme l'idée que seul un tueur emprisonné peut raconter, seul un tueur qui n'a pas encore vécu une période de liberté va raconter. Manifestement, plus les Hutus sont libres sur leurs parcelles, moins ils le sont de leurs paroles. A l'inverse, plus les murs de la prison sont épais, plus ils encouragent les narrations, protégeant leurs auteurs de la vindicte des victimes qui pourraient connaître un nom, des collègues et voisins qui les accuseraient de trahison, ou des enfants qui éprouveraient de la honte.» pp. 153/154


mardi 6 décembre 2005 – 21:42

Texte: Jean Cayrol


Un film d'Alain Resnais. Dit par Michel Bouquet. Nuit et Brouillard, Trente-deux minutes. Musique: Hanns Eisler. Orchestre sous la direction de Georges Delerue. Assistants à la réalisation: Chris Marker, etc.

« Même un paysage tranquille,
Même une prairie avec des vols de corbeaux, des moissons et des feux d'herbe,

Même une route où passent des voitures, des paysans, des couples,
Même un village pour vacances, avec une foire et un clocher, peuvent conduire tout simplement à un camp de concentration.

Le Struthof, Oranienburg, Auschwitz, Neuengamme, Belsen, Ravensbrück, Dachau,
Furent des noms comme les autres sur les cartes et les guides.

Le sang a caillé, les bouches se sont tues,
Les blocs ne sont plus visités que par une caméra,
Une drôle d'herbe a poussé et recouvert la terre usée par le piétinement des concentrationnaires,
Le courant ne passe plus dans les fils électriques,
Plus aucun pas, que le nôtre.

1933

La machine se met en marche.

Il faut une nation sans fausse note.

Sans querelles. On se met au travail.
Un camp de concentration se construit comme un stade, ou un grand hôtel,
Avec des entrepreneurs, des devis, de la concurrence,
Sans doute des pots de vin.

Pas de style imposé. C'est laissé à l'imagination.
Style alpin, style garage, style japonais, sans style.

Les architectes inventent calmement ces porches destinés à n'être franchis qu'une seule fois.

Pendant ce temps, Burger, ouvrier Allemand,
Stern, étudiant Juif d'Amsterdam,
Schmulski, marchand de Cracovie,
Annette, lycéenne de Bordeaux, vivent leur vie de tous les jours sans savoir qu'ils ont déjà, à mille kilomètres de de chez eux, une place assignée.
Et le jour vient où leurs blocs sont terminés, où il ne manque plus qu'eux.

Raflés de Varsovie,
Déportés de Lodz, de Prague, de Bruxelles, d'Athènes, de Zaghreb, d'Odessa ou de Rome,
Internés de Pithiviers,
Raflés du Vél' d'Hiv',
Résistants parqués à Compiègne,
La foule des pris sur le fait, des pris par erreur, des pris au hasard, se met en marche vers les camps.

Trains clos, verrouillés,
Entassement des déportés à cent par wagon,
Ni jour ni nuit, la faim la soif, l'asphyxie, la folie.
Un message tombe, quelquefois ramassé.
La mort fait son premier choix.
Un second est fait à l'arrivée, dans la nuit et le brouillard.

Aujourd'hui sur la même voie, il fait jour et soleil.
On la parcourt lentement.
A la recherche de quoi?
De la trace des cadavres qui s'écroulaient dès l'ouverture des portes?
Ou bien du piétinement des premiers débarqués poussés à coups de crosse jusqu'à l'entrée du camp,
Parmi les aboiements des chiens, les éclairs des projecteurs,
Avec au loin la flamme du crématoire,
Dans une de ces mises en scène nocturnes qui plaisaient tant aux Nazis?

Premier regard sur le camp:
C'est une autre planète.

Sous son prétexte hygiénique,
La nudité, du premier coup, livre au camp l'homme déjà humilié,
Rasé,
Tatoué,
Numéroté,
Pris dans le jeu d'une hiérarchie encore incompréhensible,
Revêtu de la tenue bleue rayée,
Classé parfois Nacht und Nebel, nuit et brouillard,
Marqué du triangle rouge des politiques, le déporté affronte d'abord les triangles verts, les droits communs,
Maîtres parmi les sous-hommes.
Au-dessus le kapo,
Presque toujours un droit commun.
Au-dessus encore le SS, l'intouchable,
On lui parle à trois mètres.

Tout en haut le commandant, lointain, il préside au rite, il affecte d'ignorer le camp.

Qui ne l'ignore pas d'ailleurs...
Cette réalité des camps méprisée par ceux qui la fabriquent,
Insaisissable pour ceux qui la subissent,
C'est bien en vain qu'à notre tour nous essayons d'en découvrir les restes.

Ces blocs en bois,
Ces châlits où l'on dormait à trois,
Ces terriers où l'on se cachait, où l'on mangeait à la sauvette, où le sommeil même était une menace,
Aucune description, aucune image ne peuvent leur rendre leur vraie dimension,
Celle d'une peur ininterrompue.

Il faudrait la paillasse qui servait de garde-manger et de coffre-fort,
La couverture pour laquelle on se battait,
Les dénonciations, les jurons,
Les ordres retransmis dans toutes les langues,
Les brusques entrées du SS pris d'une envie de contrôle ou de brimade.

De ce dortoir de brique, de ces sommeils menacés,
Nous ne pouvons que vous montrer l'écorce,
La couleur.

Voilà le décor.
Des bâtiments qui pourraient être écuries, granges, ateliers,
Un terrain pauvre devenu terrain vague,
Un ciel d'automne indifférent.

Voilà tout ce qui nous reste pour imaginer cette nuit coupée d'appels, de contrôles de poux,
Nuit qui claque des dents,
Il faut dormir vite,
Réveil à la trique, on se bouscule,
On cherche ses effets volés.
Cinq heures, rassemblement interminable sur l'Appel-Platz,
Les morts de la nuit faussent toujours les comptes.
Un orchestre joue une marche d'opérette au départ pour la carrière,
Pour l'usine.

Travail dans la neige, qui devient vite de la boue glacée,
Travail dans la chaleur d'août, avec la soif et la dysenterie.

Trois mille Espagnols sont morts pour construire cet escalier qui mène à la carrière de Mauthausen.

Travail dans les usines souterraines.
De mois en mois, elles se terrent, s'enfoncent, se cachent,
Tuent.
Elles portent des noms de femmes:
Dora, Laura.

Mais ces étranges ouvriers de trente kilos sont peu sûrs.
Et le SS les guette,
Les surveille,
Les fait rassembler,
Les inspecte et les fouille avant le retour au camp.

Des pancartes de style rustique renvoient chacun chez soi.
Le kapo n'a plus qu'à faire le compte de ses victimes de la journée.

Le déporté, lui, retrouve l'obsession qui dirige sa vie et ses rêves:
Manger.
La soupe.
Chaque cuillère n'a pas de prix.
Une cuillère de moins, c'est un jour de moins à vivre.
On troque deux, trois cigarettes contre une soupe.
Beaucoup, trop faibles, ne peuvent défendre leur ration contre les coups et les voleurs.
Ils attendent que la boue, la neige les prenne.

S'étendre enfin n'importe où et avoir son agonie bien à soi.

Les latrines, les "Aborts",
Des squelettes au ventre de bébé y venaient sept fois, huit fois par nuit,
La soupe était diurétique.
Malheur à celui qui rencontrait un kapo ivre au clair de lune.
On s'y observait avec crainte,
On y guettait des symptômes bientôt familiers,
Faire du sang c'était signe de mort.
Marché clandestin on y vendait, on y achetait, on y tuait en douce.
On s'y rendait visite,
On se passait les vraies et le fausses nouvelles,
On y organisait des groupes de résistance.
Une société y prenait forme,
Une forme sculptée dans la terreur,
Moins folle pourtant que l'ordre des SS qui s'exprimait par ces préceptes,
"La propreté c'est la santé"
"Le travail c'est la liberté"
"A chacun son dû"
"Un pou c'est un mort".
Et un SS dont?

Chaque camp réserve des surprises:
Un orchestre symphonique,
Un zoo,
Des serres où Himmler entretient des plantes fragiles,
Le chêne de Gœthe à Buchenwald,
On a construit le camp autour mais on a respecté le chêne.
Un orphelinat éphémère,
Constamment renouvelé.
Un bloc des invalides.

Alors le monde véritable,
Celui des paysages calmes,
Celui du temps d'avant,
Peut bien apparaître au loin,
Pas si loin,
Pour le déporté c'était une image.
Il n'appartenait plus qu'à cet univers fini, fermé,
Limité par les miradors,
D'où les soldats surveillaient la bonne tenue du camp,
Visaient sans fin les déportés,
Les tuaient à l'occasion, par désœuvrement.

Tout est prétexte à facétie, à punition, à humiliation.
Les appels durent des heures.

Un lit mal fait: vingt coups de bâton.
Ne pas se faire remarquer, ne pas faire signe aux dieux.
Ils ont leurs potences, leurs terrains de mise à mort.
Cette cour du bloc onze, dérobée aux regards, arrangée pour la fusillade,
Avec son mur protégé contre le ricochet des balles,
Ce château d'Harteim où des autocars aux vitres fumées conduisent des passagers qu'on ne reverra plus.
Transports noirs qui partent à la nuit et dont personne ne saura jamais rien.

Mais c'est incroyablement résistant un homme.
Le corps brûlé de fatigue, l'esprit travaille,
Les mains couvertes de pansements travaillent,
On fabrique des cuillères, des marionnettes qu'on dissimule,
Des monstres,
Des boîtes,
On réussit à écrire, à prendre des notes,
À exercer sa mémoire avec des rêves,
On peut penser à Dieu,
On arrive même à s'organiser politiquement, à disputer aux droits communs le contrôle intérieur de la vie du camp.

On s'occupe des plus atteints, on donne sur sa nourriture, on crée des entraides.
En dernière ressource, on pousse avec angoisse les plus menacés à l'hôpital, [¿orévir?].
Approcher de cette porte c'était l'illusion d'une vraie maladie, l'espérance d'un lit.
C'était aussi le risque d'une mort à la seringue.
Les médicaments sont dérisoires, les pansements sont en papier, la même pommade sert pour toutes les maladies, pour toutes les plaies.
Quelquefois, le malade affamé mange son pansement.
À la fin tous les déportés se ressemblent,
Ils s'alignent sur un modèle sans âge qui meurt les yeux ouverts.

Il y avait un bloc chirurgical.
Pour un peu on se serait cru devant une vraie clinique.

Docteur SS.
Infirmière inquiétante.
Il y a un décor, mais derrière?
Des opérations inutiles, des amputations, des mutilations expérimentales.
Les kapos, comme les chirurgiens SS, peuvent se faire la main.
Les grandes usines chimiques envoient aux camps des échantillons de leurs produits toxiques.
Ou bien elles achètent un lot de déportés pour leurs essais.
De ces cobayes, quelques uns survivront,
Castrés,
Brûlés au phosphore.
Il y a celles dont la chair sera marquée pour la vie,
Malgré le retour.

Ces femmes, ces hommes, les bureaux administratifs conservent leurs visages déposés à l'arrivée.
Les noms aussi sont déposés; des noms de vingt-deux nations; ils remplissent des centaines de registres, des milliers de fichiers.
Un trait rouge biffe les morts.
Des déportés tiennent cette comptabilité délirante, toujours fausse, sous l'œil des SS et des kapos privilégiés.
Ceux-là sont les "prominenz", le gratin du camp.

Le kapo a sa propre chambre, où il peut entasser ses réserves et recevoir le soir ses jeunes favoris.

Tout près du camp, le commandant a sa villa, où sa femme contribue à entretenir une vie familiale,
Et quelquefois mondaine, comme dans n'importe quelle autre garnison.
Peut-être seulement s'y ennuie-t-elle un peu plus:
La guerre ne veut pas finir.

Plus fortunés, les kapos avaient un bordel.
Des prisonnières mieux nourries, mais comme les autres vouées à la mort.
Quelquefois de ces fenêtres, il est tombé un morceau de pain pour un camarade au-dehors.

Ainsi les SS étaient arrivés dans le camp à reconstituer une cité vraisemblable avec hôpital, quartiers réservés, quartiers résidentiels, et même, oui, une prison.

Inutile de décrire ce qui se passait dans ces cachots.
Ces cages, calculées pour qu'on ne puisse tenir ni debout, ni couché,
Des hommes, des femmes y furent supliciés consciencieusement pendant des jours.

Les bouches d'aération ne retiennent pas le cri.

1942

Himmler se rend sur les lieux.
Il faut anéantir, mais productivement.
Laissant la productivité à ses techniciens, Himmler se penche sur le problème de l'anéantissement.
On étudie des plans,
Des maquettes.
On les exécute, et les déportés eux-mêmes participent aux travaux.

Un crématoire, cela pouvait prendre à l'occasion un petit air carte postale.
Plus tard, aujourd'hui, des touristes s'y font photographier.

La déportation s'étend à l'Europe entière.
Les convois s'égarent, stoppent, repartent, sont bombardés, arrivent enfin.
Pour certains, la sélection est déjà faite.
Pour les autres, on trie tout de suite.
Ceux de gauche iront travailler,
Ceux de droite...

Ces images sont prises quelques instants avant une extermination.
Tuer à la main prend du temps;
On commande les boîtes de gaz Zyklon.
Rien ne distinguait la chambre à gaz d'un bloc ordinaire.
À l'intérieur une salle de douche fausse acceuillait des nouveaux venus.
On fermait les portes,
On observait.
Le seul signe, mais il faut le savoir,
C'est ce plafond labouré par les ongles.
Même le béton se déchirait.

Quand les crématoires sont insuffisants, on dresse des bûchers.

Les nouveaux fours absorbaient cependant plusieurs milliers de corps par jour.

Tout est récupéré.
Voici les réserves des nazis en guerre,
Leurs greniers.
Rien que des cheveux de femme.
A quinze pfennigs le kilo, on en fait du tissu.
Avec les os,
Des engrais, tout au moins on essaie.
Avec les corps,
Mais on ne peut plus rien dire...

Avec les corps on veut fabriquer
Du savon.
Quand à la peau...

1945

Les camps s'étendent, sont pleins, ce sont des villes de cent mille habitants.
Complet partout.
La grosse industrie s'intéresse à cette main d'œuvre infiniment renouvelable.
Des usines ont leur camp personnel interdit aux SS.
Steyer, Krupp, Heinkel, I.G. Farben, Siemens, Hermann Göring, s'approvisionnent à ces marchés.

Les nazis peuvent gagner la guerre.
Ces nouvelles villes font partie de leur économie.
Mais ils la perdent.
Le charbon manque pour les crématoires,
Le pain manque pour les hommes,
Les cadavres engorgent les rues des camps.
Le typhus.
Quand les alliés ouvrent les portes...

Toutes les portes...

Les déportés regardent sans comprendre.
Sont-ils délivrés?
La vie quotidienne va-t-elle les reconnaître?

Je ne suis pas responsable dit le kapo.
Je ne suis pas responsable dit l'officier.
Je ne suis pas responsable.

Alors qui est responsable?

Au moment où je vous parle,
L'eau froide des marais et des ruines remplit le creu des charniers.
Une eau froide et opaque comme notre mauvaise mémoire.
La guerre s'est assoupie, un œil toujours ouvert.
L'herbe fidèle est venue à nouveau sur les "appel-platz" autour des blocks.
Un village abandonné, encore plein de menaces.
Le crématoire est hors d'usage. Les ruses nazies sont démodées.
Neuf millions de morts hantent ce paysage.
Qui de nous veille de cet étrange observatoire pour nous avertir de la venue des nouveaux bourreaux?
Ont-ils vraiment un autre visage que le nôtre?
Quelque part, parmi nous, il reste des kapos chanceux, des chefs récupérés, des dénonciateurs inconnus.
Il y a tous ceux qui n'y croyaient pas ou seulement de temps en temps.
Il y a nous qui regardons sincèrement ces ruines,
Comme si le vieux monstre concentrationnaire était mort sous les décombres,
Qui feignons de reprendre espoir devant cette image qui s'éloigne,
Comme si on guérissait de la peste concentrationnaire,
Nous qui feignons de croire que tout cela est d'un seul temps et d'un seul pays,
Et qui ne pensons pas à regarder autour de nous et qui n'entendons pas qu'on crie sans fin.»

(retranscription 30 octobre - décembre)

lundi 5 décembre 2005 – 06:07

Le chien, le fou et l'Anglais


Nous avons passé trois jours au Pays de Galles, Flore Flora, la pluie et moi. Mon congé posé le vendredi, nous fûmes à Swansea en milieu d'après-midi. Le livre des marches que j'ouvre aujourd'hui a moisi de la pluie qui l'a trempé. La péninsule de Gower fut la première région de Grande Bretagne classée Area of Outstanding Natural Beauty. La pluie n'entre pas dans le compte pour décider des ballades. Arrivés à Swansea, voilà pourquoi Dylan Thomas aimait l'alcool. Nous louons la voiture réservée, aussitôt après avoir trouvé le livre des marches. La nuit tombe à quatre heures et demi. A gauche jusqu'à Port-Eynon pendant environ trois-quarts d'heure. Avec la nôtre, trois voitures sont garées sur le parking de la plage, une vide, une pleine, un groupe sur la plage. Je descends pisser et on se casse. Il faut surtout trouver où dormir maintenant, ou la voiture. La saison est terminée, les auberges, les chambres d'hôtes, certains hôtels sont fermés. Le hasard, l'Hôtel de la Tête du Ver, aucune hésitation.

Nous sortons la voiture de la tête. Dehors il pleut de nuit par rafales. Nous attendons le réceptionniste dans le vestibule. On nous installe chambre 25, une familiale au tarif réduit. Le carrelage de la salle de bains rappelle celui de l'ancien appartement du verger de Lancastre. Je crois que Flore Flora prend un bain pendant que je somnole sur le lit devant une émission télévisée. Le lit n'était pas dans l'axe du téléviseur. Le câble de l'antenne trop court, nous réglons le lit qui retarde d'un quart d'heure. Deux vénus callipyges comparent la qualité de leurs fesses en string inopiné. C'est évidemment la plus complexée qui l'emporte grâce au vote du public apitoyé. Il est temps d'aller au pub de l'hôtel. Je commande un cognac tonic sans faire mine de réfléchir, et Flora du cidre. Le patron nous entretient pendant une demi-heure agréable sur des sujets de circonstance française. La consommation des vins des différentes couleurs, l'emploi de serveuses auxquelles il fait le don inaliénable de la langue universelle —je me demande le montant de leur salaire séculaire—, les gammes du whisky Johnnie Walker, sur lesquelles il peine à s'entendre avec son fils, les investissements immobiliers, et le retour sur les investissements publicitaires dans la presse locale. J'en profite un peu pour aiguiser mon discours commercial sur les produits publicitaires dont je suis familier. Il résume la différence entre le brandy et le cognac à leurs prix. Le brandy est un cognac trois étoiles. Le tuyau est de taille, quand on y verse du tonic. Nous commandons de la bière irlandaise, un hamburger et une portion du poulet-riz-curry à dîner, auprès de la cheminée au gaz.

Au lit à dix heures, debout à neuf, on s'habille pour le froid. Le petit déjeuner anglais est déroulé au grand complet. Je mange en prévoyant la faim. On nous prépare des sandwiches triangulaires variés, puis nous chargeons la voiture après avoir repéré le départ de la randonnée. Le patron s'étonne du projet: seuls le chien, le fou et l'anglais sortent un jour pareil. Les limites que la normalité impose font de nous des fous, mais je lui dis en hommage à Ferré que nous devons être des chiens. Bien qu'ignorée, la pluie influence l'équation pédestre, élimine la circulation routière, catalyse la chimie des éléments naturels et de la faune. Les conditions de température, de pression, l'environnement sonore, visuel, olfactif et pressenti sont décalés. Nous partons d'un sous-bois traversé par un ruisseau tapi des feuilles ocres de l'automne. Le temps d'absorber la pluie du pantalon, nous atteignons la route qui fend le plateau sans détour. Un chemin de gazon s'écarte vers le point d'intrigue de la carte, au nord-est de Reynoldston. Carte 28, le point E indique en lettres gothiques «pierre d'Arthur, chambre sépulcrale (néolithique)». Mon cœur double ses battements, il a compris. Il s'agit peut-être de l'île d'Avalon, pour laquelle Morgane embarque le roi Arthur, mortellement blessé dans la bataille contre Mordred. La pluie rage, les vents dansent sur nos têtes, le regard circulaire perdu dans la vallée. Nous photographions la fente dans la pierre et continuons le chemin pensifs.

L'eau dans le fond de la chaussure glisse du talon à la plante, de la plante au talon, pour imbiber la chaussette. Flore Flora dit ça fait ploc ploc. Nous marchons vers la mer sur l'arête de la colline. Puis, une dizaine de chevaux sauvages. Ils sont trempés, paniquent, trottent pour aller quelque part. Le dernier, porcelaine, s'arrête proche et nous regarde. Il avance le nez doux dans notre direction. Le poil ruisselle, le front ébouriffé. Pfff, pfff fait la buée des nasaux. Puis ils disparaissent. L'étonnement du silence, du vide, nous nous regardons et devons parler magie. Quelques instants plus tard, la scène est repassée avec de nouveaux figurants. Les autres anecdotes pâlissent. Nous finissons la marche par le bord des falaises puis l'a4118, ayant manqué les dunes de Vauville. Au pied des ruines du château de Penrice, il reste deux cents mètres des quinze kilomètres. Décrottage des godasses au ruisseau avant de monter dans la caisse. A gauche pendant une heure et demi. Cardiff, ses matches de rugby, l'hôtel dur à trouver, la chambre transformée en étendoir, le lit à neuf heures, Cardiff, son château, ses rançons et enlèvements, la femme qui voulut être reine.

mardi 22 novembre 2005 – 05:45

L'heure matinale


Dans le brouillard de l'aube, une ombre pressée double l'homme, le lampadaire, et s'enfuit en courant. La nuit s'immobilise un instant, puis vibre de l'alarme d'une voiture cachée sous un arbre. J'entends un avion commercial suivre la route habituelle. Une lumière bleu police clignote à la limite du regard. L'avenue loin ne dort pas, mais respire doucement, le bleu disparaît. La lumière jaune à la fenêtre en face retourne se coucher, le store reste baissé. À nouveau le silence, la nuit n'a plus d'heure.

mercredi 9 novembre 2005 – 06:37

Le serpent


Notre dernier week-end était prévu dans le Kent. Ce n'est pas l'endroit d'une visite improviste, des transports en commun. Nous sommes arrivés à la gare de Victoria, à l'heure de déjeuner, puis le train a essayé deux fois, de nous poser dans le Kent. L'idée du Burger King ma seule contribution, Flore choisit la salade, c'est elle qui fut malade. Planté entre deux portes, attendant que tu sortes des toilettes du train, prêt à sauter dehors avec tous les bagages, te voilà ravissante et boutonnant ton jean, alors que cependant on a manqué l'arrêt. Ni une ni deux et hop, nous voilà à Brighton. Après avoir tourné, dans un village du Kent, pendant une heure ou deux, espérant en sortir, je dois avouer c'est vrai, avoir crié basta. Sur le quai pressé, un vieux court attraper son train. Flora me dit tu vois, il tombe et l'ambulance. Plus tard encore, le serpent s'est enfui en courant sur la voie. L'hôtel fut chic et chaud, et la fille y guérit, pendant que le garçon et son autre hamburger, matèrent à la télé le procès d'un chanteur. Cette fois c'est décidé, pas question d'oublier, il faut louer d'avance la voiture de vacances. Du Kent, nous connaissons Brighton, et le nom de deux villages, qui fut vite oublié.

mardi 8 novembre 2005 – 06:16

etc.


Je pensais que lire un folio policier me changerait de l'idée concentrationnaire. Je me suis dit, la Route du Rom de Didier Daeninckx. J'avais tort. Finalement, hier soir, j'ai repassé le Pianiste dans le lecteur vidéo. Au mois de juillet 2003, je dressai une liste de deux mille cent seize substantifs traitant le caractère et les qualités humaines. Dont altérité, bilan, consistance, désir, (élan), f(r)ottement, groupe, haleine, ivresse, jobarderie, kyrielle, latence, (nasalisation), onctuosité, porosité, (quatre), (rétine), sédimentation, ténuité, usure, vide, wagon, etc., zéro, qui constituent sans être définitifs. Sauf la merde, épicentre de toutes les violences.

lundi 31 octobre 2005 – 06:48

Vous êtes Français?


Alors le serveur découpa la capsule congé de la seconde bouteille. La conversation s'était immédiatement détournée sur des expériences similaires. L'hôte raconta qu'il avait dîné un soir à côté d'une table où l'on avait commandé une des plus belles bouteilles du restaurant. Et que le goûteur en avait renvoyé plusieurs. L'histoire était convaincante. Je commençais à penser à plus d'une chose à la fois, et à l'écouter moins.

Le collègue m'avait dit, en milieu d'après-midi: tu veux dîner avec nous, notre fournisseur nous invite? J'avais cherché une autre obligation, mais il savait que j'étais seul à la maison ces jours-ci; c'était l'occasion de passer un moment avec lui, comme je m'étais dit que je n'en passais pas suffisamment. Il m'indiqua l'heure à laquelle il viendrait me chercher. Cuisine indienne, adresse réputée, à côté de Piccadilly. On prend nos sacs et nos manteaux, nous avons vingt minutes de retard.

Ils ont déjà commandé quelques entrées. Les présentations sont informelles, chacun finira par livrer un détail personnel avant la fin du repas. J'essaie de paraître compétent, et détendu. Le travail est vite expédié. Il n'y a pas grand-chose à dire, je sais qu'à long terme, de toute façon, ils seront déçus. Le collègue revient d'une année passée à Dubaï, et l'ingénieur commercial connaît cette ville. Nous nous étonnons de la rapidité de son expansion pendant un bon moment. Ma seule contribution se limite à mentionner que j'ai vu un reportage sur la culture de l'eau douce en mer, récoltée avec des moyens comparables à ceux employés pour le pétrole. Nous parlons d'architecture, des constructions hautes, de la consommation de pétrole, de la production d'électricité. Je les détrompe sur la productivité française en énergie nucléaire. L'ingénieur commercial moque le commercial sur son quatre-quatre Porsche. Je ne me souviens plus combien de gallons d'essence pour cent kilomètres, beaucoup. Puisqu'il est Français, il doit commander le vin.

De la bière, j'avais dit d'abord. J'ai pris mes habitudes à la mauvaise cantine. Il faut se méfier des Américains en polo, ils ne se détendent que pour mieux dépenser. Je suggère un Châteauneuf-du-Pape. Je réponds 2001, au commercial qui m'interroge sur son millésime. Le serveur verse un fond de verre à renifler, et l'on m'y colle. Je plonge le nez au fond. Une fois, deux fois et plus. Il faut l'aérer, je fais tourner le verre sans conviction. L'embarras est certain, le vin sent le renfermé, le moisi des sous-bois, la station Green Park. Accepter de goûter un vin, c'est comme porter une arme. Si on refuse de s'en servir, il faut y renoncer. Je dis je ne crois pas, je cherche un autre avis, le collègue se défausse, le commercial renvoie aussi le vin.

Depuis, je sais que la statistique n'indique qu'une bouteille sur vingt. Alors, la seconde bouteille. Le commercial avait vu le sommelier hocher la tête au serveur, qui lui avait présenté la bouteille. On ouvre la nouvelle, que je trouve similaire. Une dominante de terre humide, désagréable. Puis le sommelier intervient. Vous la trouvez off? Et moi je pense, ça veut dire quoi, off. A ce point, à la table, personne ne sait plus ce qu'il pense du vin. Tout le monde a mis son nez dans mon verre. Le sommelier dit qu'il a goûté. Vous êtes Français? Je ne comprends pas sa question. Alors le commercial mérite sa voiture. Quoi qu'il en soit de ce vin, son bouquet ne nous convient pas, et commande un vin Italien, plus cher. Il se tourne vers moi et dit: mon père m'a appris que la vie est trop courte pour fumer des cigares trop tassés, et des vins qu'on n'aime pas. Le Valpolicella arrive. Je dis qu'il n'y a pas de question, qu'il est superbe. Un vin très sucré, avec des parfums de cerise et de fruits rouges. L'ingénieur confie qu'il n'avait aucune envie de quitter le restaurant. J'aimerais bien me souvenir de la suite, et du nom de ce vin Italien.

dimanche 30 octobre 2005 – 12:01

C'est tout


La bande originale d'un film brésilien que je n'ai pas vu fait danser mon attention. J'essaie bien d'attraper mon bougre d'esprit par les anses. Rien n'y fait. C'est tout? C'est vrai? C'est vrai. Flore Flora sourit, attendrie par le vide, ou mon pull marin. Il y avait bien ce week-end dans le Kent, ou ce dîner au restaurant à raconter. Mais la nuit de Primo Levi. Et ce livre introuvable dont j'ai peut-être prémédité le titre, l'Homme sans condition. La samba et les mots terribles qui résonnent. Aujourd'hui rien n'est possible. Je ne parviens qu'à penser au détachement et à la réduction, aux lendemains, au contrôle, au néant, à l'inconséquence, au vent sans feuilles dans les arbres, aux recallages horaires. Et pourtant, une temporalité. Je résiste à l'imagination, à la projection, à l'identification. Je veux résister à l'illusion de la compréhension, de la sensation, de la vie au camp. Dire, c'est déjà réduire le néant, déjà. Sans nuit, sans satiété, sans malheur, sans condition. Le malheur est déjà confortable.

samedi 29 octobre 2005 – 13:21

Archives, 9 août 2002


Tiré du rapport présenté au Président de la République par M. de Marcère, ministre secrétaire d’État au Département de l’Intérieur, publié par l'Imprimerie Nationale, à Paris, en 1878, sous le titre Exécution de la loi du 4 avril 1873 relative aux tombes des militaires morts pendant la guerre de 1870-1871, (553 p. et XLVI planches sur les «ossuaires et monuments construits aux frais de l’État français»).

«De tout temps, l’ensevelissement des morts sur le champ de bataille a été inscrit dans les codes militaires. Si, victorieuse, une armée se porte au-delà du terrain conquis, elle inhume les morts de deux partis; si, vaincue, elle est forcée de s’éloigner du théâtre de la lutte, elle laisse à l’ennemi le soin de remplir ce pieux devoir. Mais, dans tous les cas, préparée à la hâte, cette sépulture consiste en une simple fosse creusée dans le sol, en de longues tranchées où les corps sont superposés, sans distinction de grade, d’arme et même de nationalité; le tout est recouvert d’une simple couche de terre. C’est là tout ce que les nécessités de la guerre permettent à une armée d’accorder à ceux qui succombent; mais une nation civilisée, lorsque la paix est rétablie, ne saurait abandonner à l’oubli ces victimes du devoir.
La France respecte le dévouement et le sacrifice; elle tient à honneur de perpétuer le souvenir de ceux qui ont versé leur sang pour elle. Après la guerre de Crimée, elle a fait recueillir et réunir autour de monuments commémoratifs élevés par ses soins les ossements épars sous les murs de Sébastopol. En Italie, un monument funéraire érigé, en 1872, sur le champ de bataille de Solférino, abrite les restes mortels de nos soldats.
Si le pays a ainsi honoré la mémoire des braves tombés vainqueurs sur la terre étrangère, le Gouvernement de la République avait une dette non moins sacrée à remplir envers ceux qui, pendant la guerre malheureuse de 1870-1871, ont succombé en défendant le sol de la patrie envahie. Des vallées de la Somme et de la Meuse à celles du Doubs et de la Saône, des Vosges à la Loire et aux côtes de l’Océan, il est peu de plaines qui n’aient été le théâtre de combats meurtriers, et bien des soldats y attendaient une sépulture digne d’eux.
Sur le champ de bataille de Sedan, les corps avaient été inhumés à une si faible profondeur, qu’à la suite des gelées de l’hiver, des crevasses se produisirent dans le sol. Dès les premiers mois de 1871, l’Administration française dut prendre des mesures sanitaires; d’accord avec les autorités françaises et allemandes, le Gouvernement belge envoya lui-même des agents à Sedan, avec mission de parer au danger signalé. Des travaux d’assainissement furent entrepris; on recouvrit de couches de terre plus épaisses les fosses insuffisamment protégées; on exhuma du lit de la Meuse les corps des soldats qu’on avait enterrés à la hâte dans des prairies longeant le fleuve et qui, desséchées pendant l’été, n’avaient pas tardé à être envahies par les eaux.
Dans les environs de Paris, les tumuli furent recouverts de couches de chaux et de goudrons; les corps laissés à fleur de terre furent ensevelis à une profondeur convenable. On prit des mesures analogues dans le département de Seine-et-Oise et dans la plupart des localités qui avaient été le théâtre de combats plus ou moins sanglants.
On remédia ainsi aux causes d’insalubrité.
Le danger conjuré, des considérations d’une autre nature appelèrent l’attention du Gouvernement.
Dans un grand nombre de cimetières communaux, les corps avaient été inhumés dans les terrains affectés aux concessions perpétuelles. Dans d’autres localités, les autorités militaires françaises et allemandes avaient fait enterrer les morts dans des propriétés appartenant à des particuliers. Le gouvernement ne tarda pas à être saisi de réclamations. Les intéressés solicitaient soient l’exhumation des soldats, soit un dédommagement pour le préjudice qu’ils éprouvaient.
Il fallait trouver une solution.
Dans la plupart des cas, l’exhumation était considérée comme impossible, parce qu’à raison du grand nombre de corps enterrés, l’opération aurait présenté des dangers pour la salubrité publique. Dans d’autres cas, le transfèrement ne pouvait être effectué dans certains cimetières trop exigus pour les contenir.
On ne pouvait songer à mettre la dépense à la charge des communes ou des départements; il s’agissait d’un intérêt général, l’État devait donc intervenir.
Mais à quel département ministériel appartenait-il de régler ces affaires ? Les Minstres de la guerre, des finances et de affaires étrangères reconnurent que la solution de toutes ces questions incombaient à mon administration, dans les attributions de laquelle rentrent l’entretien et la police des cimetières.» pp. 7-9

«Le decret sur les sépultures du 23 prairial an XII, art. 2, déclare "qu’il y aura, hors de chacune des villes et bourgs, à la distance de 35 à 40 mètres au moins de leur enceinte, des terrains spécialement consacrés à l’inhumation des morts." L’article Ier du décret du 8 mars 1808 dispose que "nul ne pourra, sans autorisation, élever aucune habitation ou creuser aucun puits, à moins de 100 mètres des nouveaux cimetières, transférés hors des communes, en vertu des lois et règlements."
[…]
Un cimetière communal est un lieu où le mouvement des inhumations et des exhumations s’opère d’une manière incessante; il renferme toujours, par cela même, un certain nombre de corps en décomposition, et l’on comprend dès lors la nécessité, au point de vue de la salubrité publique, d’une règle fixe et invariable, d’une injonction perpétuelle de la loi, éloignant les habitations d’un lieu d’où peuvent s’exhaler des miasmes délétères.
Ici rien de semblable. Les inhumations dans le même sol ne doivent pas se renouveler; en un très court espace de temps, tous les corps seront au même moment, c’est-à-dire après l’expiration d’un délai moyen de cinq années, réduits a l’état d’ossements. La salubrité publique n’est donc pas sérieusement engagée, et il ne pouvait être question de soumettre les terrains environnant les tombes au régime sévère des propriétés entourant les cimetières.
Il était opportun néanmoins de prendre certaines précautions pour assurer la conservation et le respect de ces tombes, et c’est dans cette mesure que l’application des servitudes créées par les décrets de l’an XII et 1808 devra être faite par l’autorité administrative.
En d’autres termes, les servitudes pour les cimetières ont en vue la salubrité publique; ici ce grand intérêt n’est que très secondaire; elles ne sont destinées qu’à protéger l’exécution de la loi et à désintéresser la décence publique. C’est dans ces sages limites que doivent être contenues les règles du droit commun. Au préfet appartiendra le droit de fixer ces limites.» pp. 19-20

«Une circulaire ministérielle du 9 novembre 1874 rappela aux maires que, les lois et règlements relatifs à la police et à la conservation des cimetières étant applicables aux terrains affectés à des tombes militaires, ils devaient faire dresser procès-verbal contre tous ceux qui dégraderaient les sépultures, enlèveraient les signes qui les distinguent ou tenteraient de faire disparaître les tumuli existant dans l’intérieur des cimetières ou, à l’extérieur, dans les propriétés privées.
Ces recommendations ont eu le meilleur effet; il n’a été nécessaire que dans des cas très-rares de dresser des procès-verbaux contre les délinquants. Il a suffi de faire appel au patriotisme des populations, pour que des profanations n’aient été que très-exceptionnellement constatées.» p. 29


dimanche 23 octobre 2005 – 02:23

L'hôtel moderne


Les hôtels Best Western ont tout le confort moderne. Ils ont la simplicité que l'on souhaite les soirs où l'on rentre d'un travail honnête. La décoration ne s'immisce pas dans l'errance des pensées, et n'est pas le sujet de conversation au dîner. Je suis arrivé samedi dernier. J'ai préparé la planche et le fer pour repasser mes cinq chemises, au fur et à mesure des jours. Je me lève tôt. Au début, à cause du décallage horaire, puis par entrain. Je lis peu, quelques nouvelles de De Luca le matin. Je bois du café filtre après la douche, avec deux sachets de sucre et deux doses de crème déshydratée. Le rythme et les conditions du travail sont à la mesure du temps dans la vallée, sans à-coup, ni chaud ni froid, les routes se croisent perpendiculaires, le ciel est haut comme le plafond d'un appartement haussmannien et, en octobre, le jour encadre d'une heure la journée de travail.

Je ne manque pas de photos ici, tout me semble trop fluide, et je ne peux rien surprendre. Je me souviens d'avoir perdu deux pellicules de diapositives exposées à San Francisco en février dernier. L'exposition et le traitement eussent-ils été corrects, le résultat serait demeuré malheureux, sans avoir à blâmer les couleurs brunes et les images sombres. J'ai eu l'idée d'écrire mes photos manquées faute d'appareil devant un café de la rue Vieille du Temple, à Paris. Je dîne parfois aux Philosophes, en face, mais n'ai jamais osé entrer à La Belle Hortense. Pourtant, je m'arrête toujours devant les livres en vitrine, pour voir si je les reconnais, curieux, ou s'ils me plairaient. Sur un des murs, un alignement de bouteilles de vin rouge français, puis un contoir, où s'accoudent les visiteurs pour agiter leurs idées des livres qui couvrent les autres murs, jusqu'au fond de la pièce. Je n'ai jamais pu franchir cette porte. Je ne sais pas parler de vin ni des livres. Je ne sais pas traduire le sens du plaisir, je ne sais qu'en reconnaître la présence et son intensité. La Belle Hortense m'attire, et cette après-midi, j'y ai manqué une photo, que j'avais cadrée de trois-quarts, reflétant le miroir au plafond, relisant la fumée de cigarette de la cliente au bar, seule. Une photo de noir, de lumière intérieure et d'ombres enfumées.

Jeudi soir, après avoir bu trop de vin rouge, j'ai décidé d'aller célébrer le week-end dans un hôtel chic de la ville, draps blancs épais et room service. J'ai retrouvé le nouveau collègue au bar de l'hôtel. Ces lieux sont décorés pour vous couper la parole. Tout est fait pour que l'on soit étonné de sa propre importance, couleurs, matériaux, disproportion des objets et éclairages discrets. Les filles sont belles et légèrement couvertes de tissus noirs ajustés ou onctueux. Assis à une table qui ne nous est pas réservée, je tourne la paille dans le verre et les glaçons dingdinguent. L'ivresse m'enchante de cognac et les tableaux s'animent imperceptiblement. Une femme en tableau de trois-quarts cligne les paupières, un homme sur un autre mur change de profil vidéo. Les tableaux vivent. Soudain la décoration atteint à l'effet psychotrope, et une même félicité que l'herbe me procure me fauche. Les plafonds s'infinissent, l'éclairage sombre, et les conversations suivent les flots liquides des corps immobiles. Le vertige est trop sourd et je remonte m'étendre devant un autre film et Audrey Hepburn.

mercredi 19 octobre 2005 – 07:24

Encore de la publicité mensongère


  1. — Oyez —
  2. Vous êtes 27 à recevoir ce courrier électronique. Dont 13 femmes.
  3. Il s'agit bien de réclame.
  4. Il n'y a pas d'intention infame, pécuniaire.
  5. La monnaie n'est pas sonnante, j'espère vous faire trébucher.
  6. — S'agir —
  7. Il existe un blogue de plus, sans blogue.
  8. Cliquez ici.
  9. Ces deux dernières semaines, 805 mille blogues nouveaux.
  10. A ce jour, 19.6 millions de blogues. Environ.
  11. — Alors —
  12. Sauvons des arbres.
  13. Lisez-le comme un livre.
  14. Ce n'est pas mon journal intime.
  15. Il s'agit d'écriture, et d'essais renouvelés de brièveté.
  16. — "Pourquoi moi?" (pensez-vous) —
  17. La vie est injuste.
  18. Relisez 9 et 10.
  19. 27 est un cube et 13 est premier.
  20. Personne n'est à l'abri d'une er